Publié le 28 novembre 2022
Johan Clarey
Crédit photo : © Alexis Boichard/Agence Zoom

Johan Clarey

Une dernière saison en apothéose pour les championnats du monde de Courchevel-Méribel ?
SPORTS D'HIVER
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Ski, Interview

Johan Clarey sera l’un des athlètes français phares à suivre lors des championnats du Monde Courchevel Méribel, du 6 au 19 février prochains. Le plus vieux médaillé olympique de l’histoire du ski alpin (argent à Pékin en 2022), qui aura 42 ans le 8 janvier, a décidé de prolonger sa carrière d’une année pour y participer. Un genre d’apothéose pour le descendeur, à la longévité atypique.

Il explique que l’expérience et une connaissance pointue de son corps lui permettent d’être toujours aussi performant, quand bien même son corps décline. Il raconte aussi l’usure mentale, liée à l’intensité de la concentration qu’il doit mobiliser au départ de chaque descente, par rapport aux risques de chute et à la gravité de leurs conséquences potentielles. 

Vous hésitiez en mars dernier à repartir pour une ultime saison. Qu'est ce qui a motivé votre choix ? 
La raison principale, ce sont les championnats du Monde à Courchevel Méribel. La dernière fois que la France a accueilli les championnats du Monde, en 2009 (à Val d’Isère), je m’étais cassé les deux genoux, un mois avant. Je les avais regardés à l'hôpital, dans un fauteuil roulant. Ce n’est pas le meilleur souvenir de ma carrière ! Nous les descendeurs, nous ne courons pas souvent devant notre public. C’est une superbe occasion de vivre ce moment, et c’est une belle revanche de la vie. 

Que représentent justement des championnats du monde en France ?
C’est ma dernière saison et c'est super de pourra vivre un tel événement, devant ma famille, devant mes amis, devant le public français. Clôturer cette carrière par un tel événement, c’est un joli clin d’œil. 
 

Crédit photo : © Sylvain Aymoz

Comment vous décririez-vous cette piste de L’Eclipse ?

Elle est plutôt très complète, vraiment exigeante. Il y a deux parties : l’une typée descente, magnifique. Je l’adore, avec de la vitesse, des gros sauts et des longs virages plutôt techniques. Et une deuxième partie plus raide, plus technique, avec des courbes vraiment plus serrées qui me conviennent un petit peu moins. L’ensemble est redoutable, d’autant plus que la luminosité sera plutôt faible, en février. Cela va être un gros combat. J’étais un peu émoussé sur les finales (17e en mars 2022) et au bout du rouleau. Mais cette piste me convient bien. 
 

La dernière fois que la France avait accueilli les championnats du Monde, je les avais regardés à l'hôpital, dans un fauteuil roulant

Le fait d’évoluer à la maison sera-t-il paralysant ou stimulant ?
Ça sera une aide énorme plutôt qu’une pression négative. Je ne dois plus rien à personne. Je ne vais pas jouer toute ma carrière là-dessus, même si j'ai envie de faire un gros résultat. J'ai envie de me servir du public et de l'événement pour faire du mieux possible.

Comment allez-vous gérer votre saison pour arriver au top à Courchevel Méribel ? 
Mentalement, ça ira. Physiquement, c'est un peu le point d'interrogation. La saison est quand même très longue, et le mois de janvier, avec les grandes classiques Kitzbühel et Wengen, est très exigeant aux niveaux physique et mental. Si je ne prévois pas d’impasse, je vais écouter mon corps et voir comment évolue la saison.

Vous devez vous connaître sur le bout des doigts, à force ?
Oui ! Je connais par cœur les petites alertes physiques et je sais comment je réagis au niveau émotionnel. C’est le gros avantage d’être un peu plus vieux, même s’il y a beaucoup d’inconvénients ! Toutes mes capacités, au niveau cardio et musculaire, ont diminué. J'ai tellement été blessé jusqu'à mes 30 ans que je n’ai pas pu exploiter mon potentiel. C’était blessures, retour de blessures, convalescence, et de nouveau des blessures. Je me suis vraiment construit à partir de 30 ans.  Depuis mes 35 ans, j’ai du mal à enchaîner les périodes intenses d’entraînement. Mais, paradoxalement, c'est depuis cette période que j'ai obtenu mes meilleurs résultats. 
 

Crédit photo : © Jonas Ericsson / Agence Zoom

Comment vous gérez-vous à l’entraînement ?
Je fais surtout en fonction de mes blessures passées. J’ai été opéré du dos il y a neuf ans et c’est encore sensible. Mes genoux le sont également. J'essaie de m'entraîner comme un jeune de 25 ans, mais je m’aménage des temps de repos plus importants, entre les séances et entre les blocs d’entraînement. Je ne vais jamais au-delà de la limite. Nous échangeons beaucoup avec les entraîneurs, qui sont très ouverts. Je suis impliqué à 100 % dans le programme d’entraînement quant à mes priorités et mes besoins. Nous nous sommes entraînés plus d’un mois à plus de 3 000 mètres d’altitude, cet été, au Chili. Cela m’a pompé énormément d’énergie.

Au retour, il m’a fallu plus d’un mois pour pleinement récupérer. On a toujours l’impression de ne pas en faire assez. Mais il faut se faire confiance. Je poussais tout le temps la machine, quand j’avais 25 ans. Il faut le faire, à un moment donné, pour chercher ses limites. Mais je n’en suis plus là. Je ne progresse plus et je ne suis plus du tout le même athlète, au niveau de l’état d’esprit et au niveau physique. 

Considérez-vous cependant que vous êtes un meilleur skieur ?
Oui. C’est le truc paradoxal. Le ski, c’est loin d’être que du physique. C'est beaucoup de pilotage, de sensations, de trajectoire. On peut toujours progresser malgré les années. J’ai 41 ans et je ne reste pas sur mes acquis. Je suis toujours à la recherche de choses nouvelles, au niveau de ma technique. Idem au niveau du matériel, que j’adapte à ma technique, à mon physique, à ma forme du moment. Je ne skie pas de la même manière qu’avant : mes skis sont un petit peu moins agressifs, un petit peu moins difficiles à tourner et à contrôler.  Je ne prends plus tous les risques au niveau de l’engagement. Je n’ai plus la fougue de 25 ans.  Je suis plutôt dans la maîtrise, mais mon ski est beaucoup plus fin sur la glisse. C'est tout aussi efficace, voire plus efficace. Il n’y a pas une seule manière d’aller vite, en ski. 

Comment gérez-vous l'usure mentale des années ? 
(Sourire). La vie d’un skieur de haut niveau, la moitié de l’année hors de la maison, me pèse énormément. De même que le stress à haute dose sur les moments de course. Voilà pourquoi je vais devoir dire stop. Mais je n’ai jamais ressenti d’usure à skier, à m’entraîner, à faire de l’entraînement physique. Nous avons la chance, aussi, d’avoir un sport, varié, en termes de paysages, de pistes. Chaque jour est différent, à la différence d’un nageur qui est tout le temps dans une piscine. 
 

J’ai 41 ans et je ne reste pas sur mes acquis. 

Vous parlez du risque de chute par rapport au stress ?
Oui. En descente, il faut prendre des risques pour aller vite. Cela demande une concentration que l’on retrouve dans peu de sports. Si je contrôle ces risques,  je ne peux pas me permettre de skier à 70 %. Cela use, à force. Je pense que je m’engage moins inconsciemment. Mais c'est très fluctuant. Désormais, j'ai beaucoup plus de mauvaises journées, en course ou à l’entraînement. J’arrive à me dire : «  Reste un peu en dedans, ne tente pas le diable » Je l’accepte. Et les jours où je suis bien, je suis capable de prendre des risques et de claquer de gros résultats. Je suis juste conscient que je ne peux pas être aussi régulier que quand j'étais plus jeune.

Et vous arrivez toujours à vous surprendre, comme à Kitzbühel en janvier dernier (2e) ? 
Oui. Je me surprends de la capacité de faire de très, très belles choses en course et d'être encore dans le coup à bientôt 42 ans. J’en suis plutôt fier. 
 

Crédit photo : © Sylvain Aymoz

Vous continuez d'apprendre des choses ?
Plein ! Sur moi-même, sur mes capacités à réagir. Et j’apprends des erreurs que je fais encore. L'an dernier, j’ai trop skié à l’entraînement en début de saison, lors de la tournée nord-américaine. Je me suis usé physiquement, j’en ai payé les peaux cassées pendant un mois derrière. Cette année, mon ski est en place et je vais skier beaucoup moins que les autres, pour avoir de la fraîcheur sur le début de saison. Des jeunes font évoluer le ski, avec de nouvelles techniques. Je m’en inspire. L’une des clés de la réussite tardive est de ne pas rester sur ses acquis.

En 2016, vous aviez failli arrêter. Pourquoi aviez-vous décidé de continuer ? 
La passion. Je savais aussi, au fond de moi, que je n’avais pas exploité tout mon potentiel. J’avais décidé de refaire une saison sans trop me prendre la tête. J'ai fait mon premier podium à Kitzbühel (3e, 2017). A partir de ce moment-là, j’ai décidé de prendre année après année. Je ne regrette pas.  

Crédit photo : © Michel Cottin/Agence Zoom

Et vous sentez aujourd’hui que vous avez exploité votre potentiel, après cette médaille olympique, entre autres ?
J'aurais aimé faire avoir cette maturité un peu plus tôt, quand j’avais de meilleures capacités physiques. J’ai peut-être loupé quelques bons résultats, plus jeune, à cause des blessures. Mais on ne peut pas refaire l’histoire. Et c’est ce qui fait aussi la beauté de mon parcours : c’est quelque chose qui n'est pas commun.

Comment envisagez-vous votre après-carrière ? 
Cela va être une autre vie, totalement différente. Peut-être que cela va me manquer, comme me disent des potes. Je ne suis pas convaincu que ça sera mieux, mais ce sera palpitant sur d'autres plans, comme sur ma vie personnelle. Je suis conscient que l’on ne peut pas être éternel dans le sport de haut niveau. J’ai le luxe d’avoir fixé une date pour m’arrêter : je crois que c'est la preuve d'une réussite d’une carrière. J’ai une médaille mondiale (super-G, argent en 2019 à Äre), et une médaille olympique. C’est extraordinaire. On en veut toujours plus : j'ai 25 tops cinq et seulement neuf podiums en Coupe du monde. J’aurais aimé gagné en Coupe du Monde, je suis passé tout près. Mais avec un peu de recul, je suis plutôt fier de ma carrière.
 

Qu’avez-vous appris en particulier tout au long de celle-ci ?
J'ai bien fait de ne pas lâcher le morceau. J’ai cru, après toutes mes blessures, que je n’allais jamais pouvoir revenir. Je suis tombé très, très bas. Après une grave blessure, c’est toujours délicat de dompter la peur quand vous remontez dans le portillon de départ d’une descente. C’est un moment qui demande beaucoup de courage. C’est peut-être ce dont je serais le plus fier. Je retiendrai peut-être plus ça que les résultats eux-mêmes. Oui je pense que ça me servira dans ma vie future. Je pourrais peut-être le transmettre à mes futurs enfants ou à d’autres skieurs. Ce sont des valeurs importantes. 

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