Publié le 11 juillet 2022
Symon Welfringer, l’aventurier à la recherche de la beauté
Crédit photo : ©MarcDaviet

Symon Welfringer, l’aventurier à la recherche de la beauté

La grimpe, l'harmonie et la liberté
ESCALADE ALPINISME
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Escalade, Carnet de Voyage, ALPINISME

Symon Welfringer est un défricheur. S’il ouvre des voies d’escalade, à vol d’oiseau de chez lui ou en expédition au bout du monde, il cherche, tout au fond de lui, l’harmonie et la beauté dans les mouvements du corps sur la roche, dans les coups de pagaie qui le mènent lui et ses acolytes au pied de grands murs vierges à gravir. Portrait.

Une image satellite donnait l’impression d’un mur de 1 200 mètres incroyable à grimper.

Il y a la théorie. Et puis il y a la pratique. C’est quoi, la notion de liberté, celle sur laquelle les lycéens planchent en philo ?

Symon Welfringer, 28 ans, polit son acception. « Evoluer lentement sur ces rives donne la sensation de faire partie un peu plus chaque jour de la nature. J’ai ressenti à quel point elle était puissante, à cet endroit. J’ai ressenti, ancré en moi, un mélange d’apaisement et d’isolement ». C’était au Groenland. « Jamais je n’ai ressenti une sensation de liberté aussi forte ». C’était à l’été 2021. « Tu es partant pour nous accompagner ? » lui avaient susurré, en substance, deux camarades, l’Italien Matteo Della Bordella et le Suisse Silvan Schüpbach, en mars 2021. « Le projet était de traverser, en kayak et en autonomie, une partie de la côte Est du Groenland pour explorer une zone plus au Sud. Une image satellite donnait l’impression d’un mur de 1 200 mètres incroyable à grimper ». Symon, dont la notoriété grandit, ne manque pas de propositions d’expéditions. Il refuse, régulièrement, quand il ne les sent pas. « Si je fais des choses, je les choisis car elles me motivent à 2000%. Même si tu pars avec ton meilleur ami, il y a toujours la possibilité que les caractères évoluent face à une situation compliquée ou l'apparition d'un nouveau risque. Le fait d’être amis proches ne va pas forcément aider à les résoudre ». C’était différent, là. Un mot avait retenu son attention. « Kayak ». La discipline avait bercé sa jeunesse. Symon a aimé retrouver ces anciennes sensations, enfouies en lui et rapidement réactivées. « Mais nous nous sommes entraînés spécifiquement, au printemps. C’est un type de kayak très différent, avec beaucoup de matos à l’intérieur ».

Le voyage " by fair means ", en autonomie totale

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

Lui et ses camarades organisent toute la logistique. S’il n’a pas eu l’idée originale, Symon s’investit pleinement dans le projet collectif. Des heures, des jours, à tout préparer. Les kayaks et les 250 kilos de nourriture sont envoyés en Islande en fret. Symon, Mattéo et Sylvan y atterrissent en avion. Temps de Covid. Les formalités administratives s’éternisent.

L’aventure, c’est l’art de s’adapter. « Le premier projet de quarante-cinq jours était devenu trop long ». Ils mettent le cap plus au Nord-Est : leurs yeux en avaient aussi été charmés, sur la carte.

La frustration et la démoralisation accumulées dans l’attente des autorisations se dissolvent dans les premiers coups de pagaie qui colorent les fjords groenlandais, couturés d’icebergs.

Les voilà partis pour vingt-cinq jours, « by fair means ». C’est un mot que le dictionnaire français bafouille à traduire. Littéralement, le voyage « par des moyens justes ». Sincères, sans artifice.

« Nous nous autorisons à nous rendre à la dernière habitation », éclaire Symon. « Autonomie totale, depuis Tasiilaq. Si nous avions voulu nous y rendre en voilier, nous aurions dû apprendre à le conduire ».

Les kayaks naviguent à une moyenne de quarante kilomètres quotidiens. La mer, calme, les porte plus vite qu’escompté au « Mythic Cirque ». Devant eux, la face nord de la Siren Tower. Une ligne élégante à gauche de la voie des Belges chatoie. Leurs doigts défrichent l’air et déchiffrent la pierre. Quelle courbure de la roche épouser ? Quels enchaînements de mouvements effectuer ?

Nous sommes trois fortes personnalités. Chaque décision a toujours nécessité de grandes discussions.

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

Si nous avions voulu nous y rendre en voilier, nous aurions dû apprendre à le conduire.

Le combo gagnant

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

D’où l’importance de sonder, en amont, la motivation de ses co-aventuriers. Symon compare cela à l’image satellite qui dévoile un bout de caillou prometteur. Qu’en sera-t-il, en vrai, arrivés sur place ? « En deux jours, nous avons passé plus de temps ensemble que dans notre vie entière » prolonge-t-il. « Ces moments constructifs nous ont permis d'atteindre notre objectif ». Ils nomment la voie « Forum », symbole d’une co-construction et d’un partage.

Un mois durant, ils n’ont vu personne mais ils ont ouvert grands leurs yeux sur « l’infini des montagnes » et sur « la mer qui se fond dans le ciel au bout de l’horizon ». L’intensité de l’aventure est telle que le retour au monde que nous connaissons et auquel ils étaient reliés, de très loin, par les seuls téléphones satellites, est un fracas. « C’est, dans une moindre mesure, le syndrome raconté dans On ne marche qu’une seule fois sur la Lune (1). Tu as eu la chance de vivre plein d’émotions positives. Tu passes d’un tel état d’euphorie intense à un quotidien un peu normal que tu es un peu déprimé ». Il pourrait dire beaucoup. Des questions existentielles affleurent. Il perd le goût des choses. « Je ne suis motivé pour rien ». Cela peut durer une semaine, ou un mois.

L’idée même de grimper ne lui fait plus envie. Symon y avait pris goût jeune. Des falaises de huit à dix mètres, dans sa Moselle natale, dans le sillage de ses parents. Minimes cadets juniors, il progresse vite et glane quelques sélections en équipe de France. À la vingtaine, il privilégie ses études en maths sup. Il intègre l’école de météorologie, à Toulouse. Ses copains collègues l’initient à l’alpinisme. Coup de cœur. Il prend la route des Pyrénées toutes proches, et celle des Alpes, plus distantes mais dès qu’il le peut, « boulimique » d’excursions. Durant sa dernière année à l’école de la météo, il fait partie des six sélectionnés à intégrer l’Équipe nationale d’alpinisme de la ffme.

« J’avais terminé 7e. J’avais subi la pression. Mais il y avait eu un désistement et j’avais été repêché » rectifie-t-il, honnête.

Le cursus, dont le but est de fournir les clés pour partir en expédition, s’étalait sur trois ans.

Il n’avait pas attendu trois ans, Symon. Première année, 2016, donc, et première « expé alpi » en Georgie dans le Caucase, à la frontière russe.

« C’était encore mieux que l’idée que je m’en faisais. J’ai découvert le combo gagnant de ce qui me plaisait. Le côté technique de l’escalade, la liberté sauvage de l’alpinisme, le voyage et l’ouverture, puis le côté exploratoire, sur des voies très peu répétées ».

J’ai régulièrement besoin de revenir à une vie normale, avec des gens normaux, qui n’ont pas une passion dévorante.

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

Le fracas du retour au monde

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

Il multiplie alors les virées et prend « une claque », à chaque fois. Au bout du monde ou à côté de chez lui, c’est différent, à chaque fois. Une face mythique, une ambiance générale, une aventure particulière. La Corse, le Pakistan, la Montagne de Céüse dans les Hautes-Alpes.

Ce qui ne change pas, donc, c’est le même brutal retour à la réalité après une longue expédition. « C’est dur pour mon entourage, aussi. Je suis avec ma copine Manon depuis cinq ans. Nous avons vécu des moments assez compliqués par rapport à ces retours d'expédition. J’ai été absent, et je ne suis pas toujours capable, quand je rentre, de mettre des mots sur ce que j’ai vécu. Je ne sais pas quoi dire et je ne fais pas l’effort de le faire. C’est très égoïste. Et tu passes à côté d’un milliard de choses. Avec le temps et l'expérience de plusieurs expéditions, j'arrive mieux à discerner mes sensations et raconter ce qui m'est arrivé la-haut. Cela est également important pour moi de partager tout ça et faire l'effort de décrire ces émotions. C’est valable pour la vie en général. Avec Manon, nous avons la chance de partager notre passion pour l'escalade et je peux donc partager avec elle beaucoup de moments, voyages et projets liés à ça ».

Symon est aujourd’hui météorologue à mi-temps. Il vit à Grenoble. Grenoble, la ville ?! Il sourit de l’apparente contradiction. « Je vis les choses à 100%, quand je suis dehors. Mais j’ai régulièrement besoin de revenir à une vie normale, avec des gens normaux, qui n’ont pas une passion dévorante ». Retrouver un cadre urbain est une nécessité pour « retrouver ma motivation ». C’est peut-être, aussi, un moyen de se préserver d’une notoriété grandissante.

Leurs doigts défrichent l'air et déchiffrent la pierre. 

Crédit photo : © Silvan Schubach / Matteo della Bordella

Piolet d'or, reconnaissance & authenticité

Crédit photo : ©MarcDaviet

Symon a glané avec Pierrick Fine le célèbre Piolet d’Or pour leur ascension en 2020 du Sani Pakkush au Pakistan. Il « perspective » : « Je sais, depuis que j’ai commencé à grimper en Moselle, qui a remporté ce prix chaque année et à quel point il a marqué l’histoire de l’alpinisme. C’est une belle reconnaissance. Mes proches voient un peu mieux ce que je fais, mes partenaires me soutiennent un peu plus. Mais je ne me sens pas appartenir à une élite. Ce n’est pas une récompense. L’accomplissement, c’est quand tu arrives au sommet. Quand tu ouvres une voie. Quand j’aurais fait un 9a ».

Les sollicitations augmentent mais il tient à conserver une « grande part d’authenticité » dans les aventures choisies. À expérimenter, comme au Groenland, « l’incertitude quotidienne du lieu de bivouac », à « réussir à accoster sans détruire nos embarcations sur les rochers », à vivre avec l’intensité de tout son être un quotidien qui demeure « malgré tout assez redondant, mais pas ennuyeux », à se laisser surprendre par la manière dont le corps, poisseux par l’eau salé, « s’adapte » au fait de ne pas se laver à l’eau douce, plutôt que de penser à la manière de se mettre en scène sur les réseaux…

Une appréhension semble sourdre au cœur de ses mots, celle de se faire happer par le quotidien de l’écran et du like. « Oui, un peu quand même… Mais je réussis à garder le cap et ça me rassure ».

Il faut lire, d’ailleurs, ses rares posts Instagram qui racontent autre chose que la seule monstration de soi. On y décèle une volonté de comprendre, une volonté d’exploration. Il tente de formuler, spontanément, au bout du fil. « Je ne suis pas du tout un artiste. Je suis nul en dessin, nul en musique. Mais quand je suis en montagne, quand je grimpe, je suis en quête d’une harmonie artistique. Ce sont des mots flous. Ce qui m’anime, c’est quand tout s’imbrique : que c’est joli, que c’est beau. C’est un jour ouvrir une voie ; le lendemain, m’entraîner sur ma poutre ; le lendemain, faire du kayak ».

Il avait éprouvé cette harmonie au Groenland. Ils avaient passé six jours à ouvrir « Forum », ils feront l’ouverture de second « big wall vierge », « La cène du renard », en une journée - hommage au renard qui leur avait dévoré, dans la nuit, un demi-kilo de fromage suisse.

Il avait vécu cette ardente sensation de liberté, donc. Symon avait longtemps cherché à l’exprimer en Inuit. Il n’avait pas vraiment trouvé. « Le mot « liberté » est très complexe dans ce langage. Cela laisse à penser qu’il est très peu utilisé ». Est-ce à dire que les Inuits n’ont pas besoin d’un mot pour ressentir la liberté ? Qu’elle va de soi ? Pourquoi cette notion est-elle présente partout, dans nos contrées occidentales ?

Il y a la théorie. Et puis, il y a la pratique.

 Je suis en quête d’une harmonie artistique.

Reportage par Quentin Guillon 

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