Non partagée, la montagne n’a pas la même saveur. Elle devient même fade, vide de sens. À l’heure de l’héroïsation et des exploits individuels, cette vision altruiste revêt un charme presque suranné. Du haut de ses 25 bougies et de son Queyras natal, Victor Garcin, l’un des alpinistes français les plus prometteurs de la nouvelle génération, l’incarne pourtant à la perfection : pour lui, gravir des sommets est un sport collectif. Rencontre avec ce guide de haute-montagne qui fait bouger les lignes et trace sa propre voie : celle d’un alpinisme heureux, fait de vitesse, technicité, et esprit de cordée.
Le plaisir premier est assez pur : grimper un beau sommet avec de gens qu’on aime
ABANES, MONT VISO & BASCULE
Nous souhaitons angler cet interview autour de ce lien humain qui semble fondamental dans ta pratique de la montagne. Tu es originaire de Molines-en-Queyras, un village au cœur des Hautes-Alpes. Dans quelle mesure cette terre où tu as grandi a eu impact sur la manière dont tu construis tes relations à l’autre ?
Disons qu’en habitant là-haut, tu évolues presque dans un autre monde. C’est un mode de vie quasi-marginal. Tu n’as pas beaucoup de camarades, car il y a finalement peu d’enfants de la même génération que toi ; en revanche, les copains que tu te fais deviennent de vrais amis. Tu partages des moments très forts avec eux. Tu fais dans la qualité plutôt que dans la quantité d’un point de vue des relations humaines. Ton cercle intime est certes restreint, mais il se révèle très soudé. J’ai aussi cette chance d’être très proche de mes parents. Mon père est mon compagnon de cordée numéro 1. J’effectue quasiment la moitié de mes sorties en ski de rando avec lui.
Vivre là-haut, est-ce la promesse d’une enfance heureuse ?
Totalement ! Il faut imaginer qu’après l’école, tu vas pêcher, te balader ou bâtir des cabanes. Tu t’amuses au grand air. La nature te laisse d’ailleurs une empreinte. Elle marque ton quotidien, avec des saisons très marquées ; mais aussi ton corps. D’un coup d’œil, tu peux déterminer si un enfant a grandi en ville ou à la montagne : il suffit de le faire marcher dans un pierrier, et observer la différence. En vivant dehors, tu développes naturellement des capacités et des aptitudes qui ne s’apprennent pas mais se forgent, avec le temps. C’est une chance que de bénéficier de ces prédispositions quand, plus tard, tu projettes travailler dans ce domaine.
Mon père est mon compagnon de cordée numéro 1
D’un coup d’œil, tu peux déterminer si un enfant a grandi en ville ou à la montagne : il suffit de le faire marcher dans un pierrier, et observer la différence
Tu as découvert la montagne avec ton papa. Comment cette transmission familiale a façonné ta vision de ce milieu ?
En préambule, je tiens à préciser que mon père n’a pas insisté pour me mettre à la montagne. C’est plutôt moi qui, très jeune, ai exprimé l’envie de découvrir les massifs autour de la maison. Dès mes 6 ans, il m’a mis sur les skis de rando ; et pour mon 9ème anniversaire, en guise de cadeau, il m’a emmené au Mont Viso, notre Mont-Blanc à nous. Ces moments ont clairement façonné ma manière de voir la montagne. Une vision hédoniste, tournée vers le partage et le plaisir. Le plaisir premier est assez pur : grimper un beau sommet avec de gens qu’on aime. (Un temps de réflexion) Je parle de mon père, mais ma mère a également joué son rôle. Être dehors lui procure un bonheur simple, avec une préférence pour l’endorphine des sports d’endurance plutôt que pour l’adrénaline des sorties plus engagées.
Tu as instantanément ressenti un lien particulier avec cet environnement ou la passion a fleuri petit à petit ?
Instantanément. Cette ascension du Mont Viso a eu l’effet d’une bascule. J’étais encore un enfant mais une conviction s’est installée en moi. J’expérimentais en montagne des émotions fortes et un sentiment d’épanouissement que je n’arrivais pas à retrouver ailleurs.
Je veux valoriser cette image de l’alpiniste heureux qui pratique par bonheur, et pas pour combattre ses démons ou son mal-être personnel
GROSSE CAISSE, GRANDES MANŒUVRES & SOURIRE
Le bambin de Molines a parcouru du chemin, jusqu’à devenir l’un des alpinistes les plus prometteurs de sa génération. Comment envisages-tu justement ton développement en tant qu’alpiniste ?
En règle générale, un bon alpiniste est moyennement bon partout mais pas excellent dans un domaine. Pour l’instant, je respecte cette logique au sens où parmi les grimpeurs, je vais être considéré comme celui qui a une grosse caisse mais souffre d’un petit déficit technique ; et chez les skieurs alpinistes, je serai dans le bon groupe mais pas devant non plus. Mon ambition est donc de m’entraîner comme un athlète d’endurance tout en augmentant autant que possible mes capacités techniques. Pour être un jour l’alpiniste que je rêve de devenir, ça passe par-là : pousser au maximum les 2 curseurs. Ceci dans l’optique de réaliser les voies qui m’attirent dans le style qui me plait.
Quelle est ta qualité principale ? Celle sur laquelle tu vas t’appuyer pour atteindre cet objectif de devenir un alpiniste ultra-complet ?
Je me considère plus besogneux que talentueux au sens où ma force, c’est de savoir mettre des choses en place pour relever un défi. Je suis capable d’entreprendre des grandes manœuvres pour concrétiser une ambition. Après, d’une certaine manière, c’est peut-être un talent que de ne jamais se démotiver à l’entraînement...
Pour vivre de l’alpinisme, aujourd’hui, il faut s’appuyer sur une marque-athlète forte et donc savoir communiquer. Quel message souhaites-tu porter à travers ta notoriété croissante ?
Un alpinisme souriant, presque solaire, tourné vers le plaisir. J’ai la chance d’avoir la vie dont je rêve, tournée vers la montagne. Je veux valoriser cette image de l’alpiniste heureux qui pratique par bonheur, et pas pour combattre ses démons ou son mal-être personnel. Je me régale dans ce que je fais. Cette émotion est très brute, très pure. Je ne suis pas un trompe-la-mort ! J’aimerais bien contribuer à montrer que l’alpinisme ce n’est pas uniquement la pratique que l’on retrouve dans la rubrique nécrologique ou dans les faits divers des journaux.
‘AVEC QUI’, FLOW CONTINU & LONGUE VUE
Tu as effectué l’ascension sans oxygène du Gasherbrum (8068 m), au Pakistan, avec ton ami Jérémy Matera. Ce projet semble être la quintessence de ta vision du partage en montagne. Comment définirais-tu l’esprit de cordée ? Qu’est-ce qu’il t’apporte ?
Lorsque je pense un projet, le « quoi » est presque moins important que le « avec qui ». Le « avec qui » est un vrai raisonnement intérieur me concernant. Car les émotions qui vont te traverser durant l’aventure dépendent de la personne qui t’accompagne. Avec Jérémy, nous avons d’une certaine manière célébré notre amitié au Pakistan. Nous n’étions pas deux alpinistes qui établissent une connexion d’opportunité parce qu’ils ont un but commun – une « association de malfaiteurs » comme on se plait à les appeler ; nous étions deux amis qui voyagent ensemble, pour relever un défi commun, mais également, chacun, un défi individuel. Pour moi, l’esprit de cordée, c’est le lien unique qui se crée à ce moment-là, lorsque tout fait sens.
De ton point de vue, pourquoi la montagne est-elle un accélérateur de particules lorsque l’on en vient aux relations humaines ?
L’alpinisme est le moyen le plus fort de créer un lien car tu confies ta vie à l’autre. Tu lui donnes ta confiance, c’est un message puissant que tu lui envoies. Tu te sens redevable envers ton compagnon de cordée car il t’accompagne dans ta vulnérabilité, face à cet environnement hostile. Tu lui exprimes une forme de gratitude. La connexion est également favorisée, je crois, par le fait que là-haut, tu ne peux pas porter de masque. Tu es toi. La vraie personne.
Le « avec qui » est un vrai raisonnement intérieur me concernant
Pour être alpiniste, est-ce qu’il faut aimer la solitude ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un prérequis pour être alpiniste ; en revanche, on ne peut nier que nombre d’alpinistes apprécient la solitude. J’en fais partie. Mais cela ne veut pas dire que je n’aime pas la compagnie des autres. Au contraire. Je suis plutôt très sociable. Pour beaucoup, c’est paradoxal. Dans l’imaginaire collectif, les deux s’opposent. Pour ma part, je trouve au contraire ces facettes de ma personnalité complémentaires, comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Au quotidien, d’ailleurs, j’arrive de mieux en mieux à trouver cet équilibre qui m’épanouit : après une grosse dose sociale, je sais identifier le moment où j’ai besoin de me mettre à mon rythme ; et réciproquement après quelques jours seul, je ressens à nouveau cette énergie qui m’appelle à me fondre dans un collectif.
Il y a quelques semaines, tu as réussi l’un des plus beaux ouvrages de ta jeune carrière. Tu as réalisé, en 3 jours et 3 nuits, la première solitaire hivernale de la « Directissime des Potes », la voie la plus difficile de la face Nord de la Meije, dans ce massif des Écrins auquel tu es tant attaché. Quelle était la genèse de ce projet ?
Tout au long de mon cursus, j’ai eu cette chance d’être emmené en montagne par des gars plus forts que moi, des mentors. À un moment donné, je me suis donc demandé si j’étais au niveau : qu’est-ce que je vaux réellement lorsqu’ils ne sont pas là ? J’ai donc éprouvé ce besoin de me prouver des choses. J’avais également ce souhait de me confronter à la solitude, longue, immersive. Passer plusieurs jours, seul, accroché au caillou. Tout cela m’interrogeait. Et, à mes yeux, il n’existait pas meilleur endroit que ce sommet exigeant et symbolique, au coeur des Écrins, pour y trouver des réponses.
J’aime la solitude. Mais cela ne veut pas dire que je n’aime pas la compagnie des autres. Au contraire
Mon père veillait sur moi, à la longue vue, depuis le téléphérique de La Grave
As-tu trouvé ce que tu étais venu chercher ?
Oui. J’ai trouvé absolument tout ce que j’étais venu chercher. Du pied jusqu’au sommet, j’ai pris un immense plaisir. Je me suis presque surpris au sens où je me suis vraiment amusé pendant 3 jours et 3 nuits.
Comment tu expliques ce flow continu ?
Je pense que j’étais prêt, physiquement et mentalement. Je m’étais énormément investi dans la préparation, et c’est si satisfaisant quand tu récoltes les fruits d’un entraînement dans lequel tu t'es impliqué corps et âme. J’étais pleinement dans l’instant-présent, dans une sorte de maitrise. Tout se passait comme prévu. Je profitais comme je l’espérais. J’étais là où je voulais être. Et je savais que mon père veillait sur moi, à la longue vue, depuis le téléphérique de La Grave.
Une fois que l’on a accompli et vécu de telles émotions, comment faire pour ne pas tomber dans le toujours plus ?
C’est une très bonne question, à laquelle je n’ai pas de réponse. (Silence) Si je suis honnête, cela me fait peur. Je redoute d'entrer dans cet engrenage. Pour les prochaines années, je sais que mon bonheur va passer par de grands défis ; mais dans le futur, j’espère arriver à me poser et être heureux grâce à des choses plus simples, sans ressentir le besoin d’augmenter sans cesse le curseur.