Publié le 30 juin 2026
Ultra Climbing, Elsa Ponzo et Laura Pineau signe l’une des aventures les plus singulières de la saison dans le monde de l’escalade
Crédit photo : Julien Nadiras
Interview

Ultra Climbing, Elsa Ponzo et Laura Pineau signe l’une des aventures les plus singulières de la saison dans le monde de l’escalade

Quand la fatigue est le véritable danger
ESCALADE ALPINISME
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Escalade

100 grandes voies, 686 longueurs, près de 200 rappels et 43 jours d’effort quasi continu. Avec son projet d’Ultra-Climbing mené aux côtés d’Elsa Ponzo, Laura Pineau signe l’une des aventures les plus singulières de la saison dans le monde de l’escalade. Une traversée à haute densité physique et mentale, où la performance s’est progressivement déplacée loin des cotations pour se loger ailleurs : dans la durée, la lucidité et la gestion de l’épuisement.

un exercice d’endurance totale, où la difficulté technique n’était plus le principal indicateur de risque

Crédit photo : Julien Nadiras

Une traversée des plus belles lignes du sud

L’objectif n’était pas de collectionner les difficultés extrêmes. Inspirées par les grandes traversées d’endurance du Yosemite, les deux grimpeuses ont choisi une autre logique : relier les plus belles grandes voies du sud-est de la France, des Calanques au Verdon, en passant par la Sainte-Victoire, la Sainte-Baume et le Vercors.

Sur le papier, l’Ultra-Climbing ressemble à une célébration de la verticalité. Sur le terrain, il s’est rapidement transformé en un exercice d’endurance totale, où la difficulté technique n’était plus le principal indicateur de risque.

Quand le danger change de nature

Dans l’imaginaire de l’escalade, le danger est souvent associé à l’engagement, à la qualité du rocher ou à l’exposition. Dans une logique d’ultra-endurance, les paramètres se déplacent.

À mesure que les jours s’enchaînent, la récupération diminue, les nuits raccourcissent et les automatismes se fragilisent. Une simple erreur de manipulation dans un rappel, un nœud mal vérifié ou une seconde d’inattention peut alors avoir des conséquences disproportionnées.

« Le risque principal était l’erreur due à la fatigue », résume Laura Pineau.

Progressivement, la cordée met en place une discipline quasi obsessionnelle : double vérification systématique du matériel, contrôle permanent des nœuds, communication constante aux relais comme en descente. Une rigueur devenue aussi déterminante que la performance en paroi.

L’usure comme adversaire invisible

Les chiffres donnent la mesure de l’entreprise : jusqu’à quatre grandes voies par jour, plusieurs heures de marche d’approche, des centaines de longueurs parcourues et près de 200 rappels effectués en moins de deux mois. Dans ces conditions, la difficulté ne réside plus dans l’exécution d’un mouvement, mais dans la capacité à maintenir une qualité de décision constante, du premier au quarantième jour.

L’usure s’installe d’abord dans les muscles, puis dans les esprits. « Le matin, on avait l’impression qu’un camion nous était passé dessus », raconte la grimpeuse.

Les journées sans escalade ne sont pas synonymes de récupération. Elles sont absorbées par la logistique, les déplacements, la préparation et l’anticipation de la suite. La fatigue ne cesse jamais vraiment de reculer.

J’ai atteint mes limites physiques, mentales et personnelles

Crédit photo : Julien Nadiras

Une cordée sous tension, puis sous ajustement

Dans une aventure de cette durée, la réussite tient autant à la relation humaine qu’à la technique.

Vers le 28e jour, dans le Verdon, Laura Pineau traverse une phase critique, au bord de la blessure et de l’épuisement. La dynamique du projet bascule alors. « Je ne pensais plus pouvoir continuer comme prévu », confie-t-elle. Face à cette limite, la cordée accepte de revoir ses ambitions. Le rythme est réduit, certaines voies abandonnées, les objectifs réajustés.

Un choix à contre-courant d’une logique de performance pure, mais révélateur de ce que devient l’ultra-endurance : une gestion permanente du renoncement comme condition de la continuité.

Une autre lecture de la performance

Au fil des semaines, l’Ultra-Climbing dessine une autre définition de la performance en escalade. Elle ne se résume plus à la difficulté d’une voie, mais à la capacité à durer, à décider sous fatigue et à rester précis malgré l’accumulation des efforts. Une approche inspirée des grandes parois américaines, transposée sur les falaises françaises. Après 43 jours, 686 longueurs et des milliers de mètres parcourus à pied comme en paroi, le bilan dépasse largement la dimension sportive.

« J’ai atteint mes limites physiques, mentales et personnelles », reconnaît Laura Pineau.

Peut-être est-ce là l’enjeu profond du projet : montrer que la difficulté la plus exigeante ne se trouve pas toujours dans le rocher, mais dans ce que le temps fait au corps et à la lucidité.

Le deuxième jour, on a grimpé 21 heures pour 1 600 mètres de dénivelé, avec 4 à 6 heures de marche

Crédit photo : Julien Nadiras

RENCONTRE AVEC LAURA PINEAU

Comment est née l’idée de ce projet d’ultra-climbing ?

L’été dernier, après toutes mes expéditions au Yosemite, je suis rentrée à Toulon. En regardant le topo de Nicolas Armstrong, Les 100 plus belles grandes voies des Calanques, dans lequel j’avais déjà fait quelques voies, je me suis dit que ce serait un super challenge d’essayer de toutes les faire. Le niveau maximum était 7b+, et après toutes les expériences d’endurance que j’avais vécues au Yosemite, je me sentais capable de le faire en un temps réduit. C’était d’abord une idée, mais je me suis dit que si dans six-sept mois j’y pensais encore, je chercherais vraiment une partenaire.

Pourquoi avoir privilégié la beauté et la qualité des itinéraires plutôt que la difficulté maximale ?

On a suivi le topo de Nicolas Armstrong. Il a fait un mix entre des voies difficiles, d’autres plus faciles, et des voies historiques des années 70-80-90. Beaucoup de ces voies sont peu répétées et comportent des passages en terrain d’aventure, sans équipement. On a dû emmener tout notre matos, notamment dans les Calanques, à la Sainte-Victoire, à la Sainte-Baume et dans le Vercors.On a aussi fait attention à la météo et aux périodes de nidification des oiseaux (via Camp to Camp). On voulait vraiment respecter les territoires.

À quel moment avez-vous senti que le principal risque n’était plus la voie elle-même, mais l’accumulation des journées ?

Très tôt. Dès les premières grosses journées. Le deuxième jour, on a grimpé 21 heures pour 1 600 mètres de dénivelé, avec 4 à 6 heures de marche par jour en plus. On enchaînait 2 à 4 grandes voies par jour. La fatigue était énorme. Le gros risque, c’était aussi les rappels. On a fait environ 686 longueurs et près de 200 rappels. On mettait systématiquement un nœud en bout de corde. J’ai insisté auprès d’Elsa, car elle avait l’habitude de ne pas en faire. C’est une des premières causes d’accidents.

Quels ont été les signes les plus marquants de la fatigue physique ou mentale ?

Le plus marquant, c’est que j’avais du mal à dormir. Le matin, on avait l’impression qu’un camion nous était passé dessus. On n’arrivait plus à récupérer.

Sur 43 jours d’effort, on n’a eu que 7 jours « de repos », mais ce n’étaient pas vraiment des jours de repos : on préparait la nourriture, on réorganisait les sacs, on conduisait parfois deux heures pour changer de secteur… Donc même les jours de pluie n’étaient pas récupérateurs.

Avez-vous vécu des moments où votre lucidité ou votre concentration ont été mises à l’épreuve ?

Pas tant la lucidité, mais au jour 28, j’ai pleuré pendant trois jours, du matin au soir. Je n’arrivais plus à grimper, tout me faisait mal. J’étais au bord de la blessure. J’ai dit à Elsa que je ne pensais pas pouvoir finir toutes les voies du Verdon et qu’il fallait qu’on baisse le rythme.

Elle a été incroyable : elle m’a répondu qu’on finirait le projet ensemble, même si on ne faisait pas toutes les voies du topo. Ça m’a vraiment sauvée.

On a fortement réduit le nombre de voies prévues. Sinon je me serais blessée et je n’aurais pas pu finir

Crédit photo : Julien Nadiras

Comment évaluiez-vous le risque au quotidien ?

Le risque principal était l’erreur de manipulation due à la fatigue, surtout sur les rappels (beaucoup dans le Verdon et les Calanques). On avait une super communication avec Elsa. On vérifiait tout deux fois : les nœuds, le matériel, etc. On avait confiance l’une en l’autre, mais on restait dans une « non-confiance innée » : on vérifiait systématiquement.

Quel rôle Elsa a-t-elle joué dans la gestion de cette fatigue et dans les prises de décision ?

On était vraiment 50/50. Au début, quand elle a eu une gastro et qu’elle était très faible, j’ai pris un peu plus le lead. Puis au jour 28, quand j’étais au fond, c’est elle qui a pris le relais et m’a soutenue.

Notre phrase fétiche pendant ces 43 jours était : « S’il y a un doute, il n’y a plus de doute. » Si on hésitait à prendre une doudoune ou un litre d’eau en plus, on le prenait. On s’écoutait mutuellement.

Y a-t-il eu des moments où vous avez choisi de ralentir ou modifier l’objectif pour des raisons de sécurité ?

Oui, exactement au jour 28 dans le Verdon. On a fortement réduit le nombre de voies prévues. Sinon je me serais blessée et je n’aurais pas pu finir. Quelques voies qu’on n’a pas faites, ce n’est pas grave, on les fera plus tard.

Qu’avez-vous appris sur vous-même ?

J’ai vraiment atteint mes limites physiques, mentales et personnelles. J’ai vu que je pouvais contenir la peur très longtemps. J’ai aussi compris que 43 jours, c’est très long. J’ai moins aimé être coupée du monde comme ça. À mon retour, j’ai réalisé que j’avais besoin de contact avec les autres. Pour mes futurs projets, je vais en tenir compte.

Pensez-vous que l’ultra-climbing représente l’avenir ?

Je pense que ça peut ouvrir des portes. Beaucoup de gens pensent qu’on ne peut faire qu’une grande voie par jour. Avec une bonne efficacité, on peut en faire deux ou trois. J’ai voulu importer un peu l’esprit du Yosemite en France.

Un des objectifs était aussi de donner envie aux grimpeurs de salle d’aller dehors. On a des falaises et une nature magnifiques en France.

Après ce projet, votre rapport au risque a-t-il évolué ?

Pas vraiment. On n’a pas pris de risques inconsidérés. On grimpait en corde tendue parfois, mais toujours en sécurité. Le vrai risque, c’était surtout la fatigue accumulée sur 43 jours. On a dû puiser très profond pour finir. 

Un des objectifs était aussi de donner envie aux grimpeurs de salle d’aller dehors

Crédit photo : Julien Nadiras
Crédit photo : Julien Nadiras
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