Publié le 29 juin 2026
Ski-BASE jump à l'Aiguille du Plan : rencontre avec Matthias Giraud après sa première mondiale
Crédit photo : ©Rémi Portier
Interview

Ski-BASE jump à l'Aiguille du Plan : rencontre avec Matthias Giraud après sa première mondiale

Sur la face nord de l'Aiguille du Plan, Matthias Giraud a réalisé la première mondiale de ski-BASE jump dans le massif du Mont-Blanc.
EXTRÊME, IMAGES
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Base Jump

À 3 673 mètres d’altitude, au-dessus du glacier de l’Envers du Plan, la face nord de l’Aiguille du Plan s’efface souvent dans le bleu froid du massif du Mont-Blanc. C’est pourtant là que le 26 mai dernier, Matthias Giraud a franchi une nouvelle frontière du ski extrême : une descente à ski suivie d’un saut en ski-BASE depuis cette paroi mythique et redoutée du massif du Mont-Blanc.
 


Un exploit solo, technique et engagé, réalisé dans un contexte où le risque n’est jamais une abstraction. La face nord de l’Aiguille du Plan n’appartient pas aux itinéraires banalisés du massif. Sa première descente à ski remonte au 3 juillet 1977, réalisée par Jean-Marc Boivin et L. Giacomini. Une époque où s’y engager relevait déjà de l’audace pure. Depuis, seules quelques répétitions ont été recensées.

La paroi, impressionnante et très exposée aux chutes de séracs, n’avait jamais été tentée à ski. Cette descente a marqué les esprits et ouvert la voie à une nouvelle forme de ski-alpinisme dans le massif.

Cette face a toujours été un “objet de désir” pour les skieurs de l’extrême. Sa difficulté majeure se trouve dans la fragilité des conditions : elle doit être parfaitement enneigée, mais aussi assez stable pour éviter les chutes de glace. Matthias a mis la barre très très haut avec cette réalisation en solo et une sortie d’aigle royal en un peu plus de 2 heures. Car Ici, la montagne ne tolère pas l’approximation. Elle impose ses fenêtres, ses silences et ses verdicts.

Ici, la montagne ne tolère pas l’approximation.

Crédit photo : ©Rémi Portier

Un projet qui fait froid dans le dos

L’idée venait d’Aurel Lardy il y a 2 ans. Matthias, lui, n’est pas alpiniste à la base (…) Skieur, base jumper, vivant entre les États-Unis et les Alpes, il a été clairement intimidé par le projet.  Mais après des mois de préparation intense; rappels, Abalakov, ski de pente raide, gestion des ancres dans la neige , il a décidé de se lancer.
Des rappels de 60 mètres, une neige parfois glacée, parfois lourde comme du béton, des sections où « tu n’as vraiment pas envie de te planter ». Puis le clou du spectacle : un départ tout droit depuis un sérac suspendu, avec à peine 30-60 mètres de vertical avant de devoir ouvrir. Un entonnoir rocheux où le moindre écart = game over. Il l’a fait. Parachute ouvert nickel, posé tout sourire sur le glacier. Soulagement et pur bonheur.
 

Crédit photo : ©Rémi Portier

La peur n’est pas l’ennemie, c’est la coach

Ce qui rend SuperFrenchie fascinant, c’est qu’il ne joue pas au super-héros insensible. Il parle ouvertement de son anxiété la veille : « Je n’ai dormi qu’une heure. Pendant la montée, je cherchais des excuses pour faire demi-tour. » Sa phrase culte ? « La peur est ton meilleur ami. Il faut savoir l’utiliser comme force motrice pour accomplir ses rêves. » Derrière l’exploit technique se cache surtout une belle leçon de vie : comment apprivoiser le risque sans jamais le nier.

Je n’ai dormi qu’une heure. Pendant la montée, je cherchais des excuses pour faire demi-tour.

Crédit photo : ©Rémi Portier

Comment on apprend le risque (sans finir aux urgences)

SuperFrenchie ne s’est pas réveillé un matin en se disant « allez hop, face nord + BASE ». Il y a un vrai processus derrière : des années d’expérience cumulée (ski extrême, base jump, speed riding), une préparation obsessionnelle de 6-7 mois sur ce projet précis, une écoute fine du terrain (il a attendu la bonne fenêtre pendant toute une saison compliquée et a même retardé après l’accident tragique de Milo Cravero dans la même face), et surtout une décision finale sans ego au sommet. Le risque calculé, ce n’est pas l’absence de peur. C’est quand la peur est bien informée, bien préparée et bien écoutée. Un muscle comme un autre, que l’on travaille avec respect, connaissance et beaucoup de travail.

Le risque calculé, ce n’est pas l’absence de peur.

Crédit photo : ©Rémi Portier

Une quête qui dépasse le spectaculaire

Dans sa carrière jalonnée d’accidents graves (fémur, ligaments, sternum, hémorragie cérébrale…), Matthias Giraud a appris à transformer l’adrénaline en carburant plutôt qu’en paralysie. Père de famille, il continue de repousser des frontières tout en cherchant du sens. Cette première mondiale à l’Aiguille du Plan semble être l’aboutissement parfait d’un parcours hybride entre ski, alpinisme et BASE jump. Prochain projet déjà dans les tuyaux, évidemment. Parce que pour SuperFrenchie, la montagne n’est jamais finie.

La peur n’est pas là pour t’arrêter. Elle est là pour te dire que ça vaut le coup d’être bien préparé. 

Crédit photo : ©Rémi Portier

"La montagne doit célébrer la vie, pas la mort."

À 42 ans, Matthias Giraud, alias SuperFrenchie, vient de signer une première mondiale dans le massif du Mont-Blanc : la descente de la face nord de l’Aiguille du Plan suivie d’un saut en ski-BASE. Un projet mûri pendant deux ans, réalisé quelques semaines seulement après le décès de Milo Cravero dans cette même face. Plus qu'un exploit, le skieur et base jumper français y voit l'aboutissement d'une évolution personnelle entamée après son grave accident de 2013. Entretien. 

C'est probablement le projet qui rassemble le mieux tout ce que j'ai appris ces vingt dernières années.

Cette descente de l’Aiguille du Plan est déjà considérée comme un exploit majeur. Que représente-t-elle réellement pour toi ?

C'est probablement le projet qui rassemble le mieux tout ce que j'ai appris ces vingt dernières années. Il y avait du ski de pente raide, de l'alpinisme, des manipulations de corde, du BASE jump… Tout ce que j'aime dans la montagne se retrouvait concentré dans cette face. Ce n'est pas seulement une performance sportive. C'est l'aboutissement d'un cheminement. J'avais l'impression de réunir toutes les pièces du puzzle. 

Cette face possède aussi une dimension historique particulière.

Oui, forcément. Elle a été ouverte par Jean-Marc Boivin dans les années 1970. Pour moi, Boivin reste l'un des plus grands aventuriers que la montagne ait connus. Il faisait tout : alpinisme, ski, parapente, parachutisme… Pouvoir évoluer dans une face qui porte une telle histoire, c'était très fort. Je ne prétends pas marcher dans ses pas, mais il y avait quelque chose d'émouvant à suivre la trace de ceux qui m'ont inspiré.

Crédit photo : ©Rémi Portier

Tu racontes avoir été extrêmement anxieux avant le départ.

J'ai très peu dormi. J'étais obsédé par tous les scénarios possibles. J'essayais d'anticiper chaque difficulté, chaque changement de condition. À un moment, j'ai même dû me convaincre que je n'allais pas faire le projet le lendemain pour réussir à trouver le sommeil. Mais dès que je me suis engagé dans la face, tout a changé. L'anxiété a disparu instantanément.

Que s'est-il passé à ce moment-là ?

Je suis passé d'un état d'hyper-anxiété à un état d’hyper-présence. Je me suis simplement dit : "Tu sais quoi faire. Tu sais comment le faire. Fais-le. » À partir de là, il n'y avait plus de doute. Juste l'exécution.

Ton rapport à la peur a-t-il évolué avec l'expérience ?

Complètement. Avant mon accident de 2013, je voulais aller toujours plus vite, toujours plus fort. Je cherchais l'intensité permanente. J'étais persuadé d'être prudent alors que je ne l'étais pas vraiment. Aujourd'hui, la peur est devenue un outil. Elle ne m'empêche pas d'agir. Elle me permet de prendre de meilleures décisions. Elle me rappelle ce qui est important.

Je suis passé d'un état d'hyper-anxiété à un état d’hyper-présence.

Cet accident a donc été un tournant majeur ?

Absolument. Après l'accident, je me suis rendu compte que le problème n'était pas technique. Le problème était mental. J'ai dû tout reconstruire. Refaire mes gammes. Revoir ma manière d'aborder le risque. Je me suis aperçu que je m'imposais à la montagne au lieu d'être en harmonie avec elle.  

Crédit photo : ©Stefan Laude

Quelques semaines avant ton projet, Milo Cravero perdait la vie dans cette même face. Comment as-tu vécu cela ?

Ça a forcément eu un impact. Je ne connaissais pas Milo personnellement, mais nous avions beaucoup de liens indirects : les mêmes montagnes, des amis communs, certains sponsors en commun. Quand j'ai appris l'accident, j'ai immédiatement remis le projet en question. J'ai repoussé mon départ d'une semaine. J'ai échangé avec le PGHM, des guides, des spécialistes des conditions de neige. Je voulais être certain de prendre la bonne décision.

As-tu pensé à lui pendant la descente ?

Oui. J'ai appris après coup que l'endroit où il avait chuté correspondait exactement à la zone où j'ai effectué mes rappels. Je pensais beaucoup à lui là-haut. Cette aventure n'était pas un acte de bravade. Au contraire, son accident m'a rappelé l'importance de la vigilance.

Je ne connaissais pas Milo personnellement, mais nous avions beaucoup de liens indirects

Cette aventure n'était pas un acte de bravade. Au contraire, son accident m'a rappelé l'importance de la vigilance.

Crédit photo : ©Stefan Laude

Tu tiens d'ailleurs un discours assez fort sur la place de la mort dans les sports de montagne.

Parce que je suis mal à l'aise avec la romantisation de la mort. Aujourd'hui, on entend parfois dire qu'un athlète devenu victime de la montagne entre dans la légende. Je ne suis pas d’accord. Pour moi, une légende, c'est quelqu'un comme Pierre Tardivel qui continue à évoluer à très haut niveau après des décennies de pratique. La montagne doit célébrer la vie, pas la mort.

Pourtant, beaucoup imaginent les pratiquants du ski-BASE comme des chercheurs d'adrénaline.

C'est probablement l'idée fausse la plus répandue. Moi, je me fiche complètement de l’adrénaline. Ce que je recherche, c'est une forme de clarté absolue. Quand je saute, je suis extrêmement calme. Hyper concentré. Hyper présent. C'est une sensation d'intensité sereine.

La montagne doit célébrer la vie, pas la mort.

Crédit photo : ©Rémi Portier | Le saut depuis le sérac

Que ressens-tu précisément au moment où les skis quittent la neige ?

C'est une forme de libération. Pendant quelques secondes, il y a une séparation totale avec le monde. Tu vois l'espace s'ouvrir devant toi. Je sais que lorsque je serai vieux et que je ne pourrai plus faire ça, ce sont ces moments-là dont je me souviendrai encore. Ce sont les accents aiguës de ma vie.

Pendant quelques secondes, il y a une séparation totale avec le monde.

Tu es aujourd'hui père de famille. Cela change-t-il ta manière d'aborder ces projets ?

Oui et non. Je ne crois pas que cela m'ait rendu plus prudent. En revanche, cela m'a obligé à donner davantage de sens à ce que je fais. Si je n'ai pas le courage de vivre la vie que je souhaite, comment pourrais-je être un exemple pour mon fils ? Mais il y a une condition essentielle : rentrer à la maison. Le but n'est pas de rester en montagne. Le but, c'est de revenir.

Tu dis souvent que ton objectif est désormais la longévité.

Oui. Mon ambition aujourd'hui n'est plus de faire le geste le plus extrême possible. Mon ambition est de continuer à pratiquer ces sports à 60 ans, à 70 ans. Je préfère être à 80 % de mon potentiel pendant cinquante ans que 100 % pendant deux saisons.

Si je n'ai pas le courage de vivre la vie que je souhaite, comment pourrais-je être un exemple pour mon fils ?

Après un projet de cette ampleur, que reste-t-il à explorer ?

Il reste énormément de choses. Le massif du Mont-Blanc est une source infinie d'inspiration. J'ai aussi des idées en Amérique du Nord, au Pakistan ou au Tibet. Mais j'ai appris à avancer étape par étape. Chaque projet n'est qu'une marche vers le suivant. 

Crédit photo : ©Rémi Portier

Si tu pouvais parler au Matthias Giraud de 2013, juste avant son accident, que lui dirais-tu ?

Je lui dirais qu'il ne sert à rien d'être hardcore pour être hardcore. Le but n'est pas d'être intensément dur. Le but est d'être intensément serein.

Le but est d'être intensément serein.

Dernière question : que réponds-tu à ceux qui ne comprennent pas pourquoi prendre de tels risques ?

Je leur dirais que ce n'est pas une question de risque. C'est une question de sens. Quand un rêve compte réellement pour toi, tu cherches la meilleure manière de le réaliser. Pour moi, vivre, c'est avoir le courage d'avancer dans cette direction et d'essayer de rester fidèle à soi-même. C'est tout. Ce n'est pas parce que c'est risqué qu'il n'y a pas une façon de le faire bien. C'est hyper personnel, le risque. Mais je pense que, oui, ce n'est pas une question de risque. C’est vivre en accord avec soi-même et avoir le courage de réaliser ses rêves. Voilà. C'est hyper idéaliste ce que je dis, mais c'est vrai !

Ce n'est pas parce que c'est risqué qu'il n'y a pas une façon de le faire bien. C'est hyper personnel, le risque.

L'interview complète de Matthias Giraud à découvrir ci-dessous. 

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