Alors qu’il fait désormais partie du paysage, il continue de questionner son mérite, conscient de sa chance et pourtant probablement inconscient de son talent.
À l'origine
La photo, ça commence où pour toi ? Quel a été l'élément déclencheur ?
La photo, ça commence vraiment en deux temps. D'abord pendant mes années étudiantes, lors de mon année de césure partagée entre le Canada et l'Afrique du Sud, où j'avais un appareil avec moi. Je ramenais des images, mais avec le recul, c'était de la photo de voyage, sans vraie démarche artistique. Ensuite, c'est à la fin des années 2010, quand j'étais journaliste, que j'ai commencé à faire de la photo de façon plus réfléchie. Pas encore professionnelle au sens strict, mais avec une approche plus construite, d'abord pour illustrer mes articles, et en essayant de produire quelque chose d'assez correct pour ne pas desservir ce que j'écrivais.
Comment le trail arrive dans cette histoire ? C'est quoi la place que ce sport occupe dans ta vie, au-delà des images ?
Le trail, c'est un catalyseur. À la fois une passion personnelle, un espace d'épanouissement, et quelque chose qui m'a ouvert des opportunités professionnelles incroyables. Ce que je vis aujourd'hui, c'est en grande partie grâce à lui. Depuis mes études à Sciences Po, je savais que je ne voulais pas passer ma vie dans un travail qui ne me passionnait pas. Le trail m'a permis de ne jamais avoir à faire ce compromis.
Au-delà du travail, il m'a apporté des défis, des voyages, et certains de mes amis les plus proches. Cette année par exemple, je me suis fixé l‘UTMB comme objectif. Ce sport a une place essentielle dans ma vie, même si ma relation avec lui a évolué. Je ne pose plus le même regard sur ce qu'il est devenu, sur les valeurs qu'il véhicule aujourd'hui par rapport à quand je l'ai découvert il y a une dizaine d'années. Mais une chose est sûre : je serai pratiquant jusqu'à ce que mon corps m'en empêche. L'idée de se déplacer vite en montagne, ça, ça ne me quittera probablement jamais.
Une chôse est sûre : je serai pratiquant jusqu'à ce que mon corps m'en empêche.
Est-ce que ça s'est imposé naturellement de photographier le trail, avec ta propre vision de pratiquant, ou est-ce qu’il y a eu un moment charnière où tu as compris que tu voulais faire ça ?
J'ai été suiveur avant d'être pratiquant. Tout commence au début des années 2010, quand François D'haene commence à régner sur l'ultra. Son année 2014, avec le Mont-Fuji, l'UTMB, la Diagonale des Fous, ça m'a vraiment accroché. Il y avait quelque chose d'à la fois extrême et fascinant dans ces efforts, même si on a tendance à les banaliser aujourd'hui.
Je suivais le sport avant de vraiment commencer à pratiquer à l'été 2016, presque par hasard, en remplaçant quelqu'un sur un relais dans le Vercors avec mon frère. Et pour la photo, ça s'est fait naturellement dans la continuité : c'était le sport que je pratiquais le plus, celui qui m'intéressait le plus, et je commençais à fréquenter quelques athlètes et événements.
S'il y a quand même un moment charnière, c'est la période Covid. Juste avant qu'il se déclare, début 2020, je prends la décision de quitter mon poste de journaliste pour me lancer en indépendant, en développant progressivement la partie photo, puis image au sens large. La vidéo et le film viendront plus tard. Et c'est aussi à ce moment-là que je déménage dans le Beaufortain, une étape que je considère comme essentielle dans ce que je suis devenu. Tout ça forme un faisceau de choses qui ont accéléré une envie déjà bien ancrée.
Je déménage dans le Beaufortain, une étape que je considère comme essentielle dans ce que je suis devenu.
Ton regard
Quand tu suis un athlète sur une course, qu'est-ce qui t'inspire et qu'est-ce que tu cherches vraiment à capturer : ce que le corps exprime, ou ce qui se passe à l'intérieur ?
Mon approche photographique, elle vient de ce qui m'a construit. Sciences Po, le journalisme, et surtout le fait d’être né et d'avoir grandi en Afrique. Depuis enfant, j'ai été témoin de choses exceptionnelles, et je pense que ça a développé chez moi une curiosité exacerbée et cette envie de témoigner de ce que je voyais. .
Avant toute chose, je fais de la photo pour montrer le réel. Pas le traverser, pas le reconstruire. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe vraiment. C'est pour ça que j'ai toujours eu une approche de photographe-reporter, très inspirée par les reporters de guerre, ceux qui ramènent des images du terrain et peuvent les expliquer. Et c'est aussi pour ça que j'associe souvent l'écriture à mes photos : pas parce qu'une image ne parle pas d'elle-même, mais parce que j'aime lui donner du contexte, raconter ce qu'il y a derrière.
La dimension artistique est arrivée plus tard et m'intéresse de plus en plus. Mais à la fin des fins, ce qui compte pour moi, c'est qu'une photo témoigne d'un moment qui s'est vraiment passé. Pas juste transmettre une émotion, même si c'est important. Raconter quelque chose de réel, dont on pourra se souvenir. C'est ça, le coeur de ma démarche.
J'ai toujours eu une approche de photographe-reporter, très inspirée par les reporters de guerre, ceux qui ramènent des images du terrain et peuvent les expliquer.
Tu as accompagné François Dhaene au Tor des Géants. Qu'est-ce que ça représente pour toi de faire partie du processus d'un athlète à ce niveau-là et de laisser une empreinte dans son histoire ?
Aujourd'hui, tous les athlètes que je suis de près sont des amis. François, Jim, Baptiste... J'ai la chance d'être proche, dans la vie, de certains des meilleurs coureurs de ce sport. Et ça change tout.
J'aurais pu voir François comme une légende inaccessible, d'autant que c'est en partie grâce à lui que j'ai découvert l'ultra. Mais aujourd'hui, ces barrières n'existent plus. Quand je le suis sur une course, c'est comme partir courir avec un ami. Ce qui ne veut pas dire que je prends ça à la légère, au contraire. Travailler avec les meilleurs, c'est aussi une responsabilité : on se doit d'être à la hauteur, d'élever son niveau.
La Diagonale des Fous 2023 reste un moment particulier. François revenait de deux années très difficiles, avec des opérations à la cheville. Il y avait quelque chose d'unique dans ce contexte-là. Et je ramène cette photo de lui dans la rivière, qui a beaucoup marqué les gens. Je pense qu'il y a eu un avant et un après pour moi, à la fois dans ma pratique et dans la place que j'occupe dans ce sport.
Aujourd'hui, suivre ces athlètes sur ces courses, c'est presque devenu naturel. Parfois, je me dis que ce serait bien de retrouver la magie du début. Mais c'est aussi ça la beauté des choses : ce qui était exceptionnel devient le quotidien. Et je reste profondément reconnaissant de ça. Ce qui compte pour moi, c'est que cette relation soit réciproque et libre. Quand François me demande de le suivre sur le Tor, j'ai besoin que ce soit un vrai choix, pas une contrainte. La liberté, c'est quelque chose d'essentiel pour moi.
Quand François me demande de le suivre sur le Tor, j'ai besoin que ce soit un vrai choix, pas une contrainte. La liberté, c'est quelque chose d'essentiel pour moi.
Le terrain
Sur un suivi de course, tu es toi-même en mouvement. Comment tu gères ça concrètement , qu’est-ce que tu emportes avec toi ?
Je suis d'abord un pratiquant, et ça dit beaucoup de ma façon de shooter. Je travaille énormément en mouvement. J'aime me déplacer, je vois mon métier en mouvement. C'est aussi pour ça que je travaille beaucoup à la focale fixe plutôt qu'au zoom : je préfère me rapprocher physiquement plutôt que de zoomer depuis un spot fixe.
Mon approche a quand même un peu évolué. Avant, je poussais à l'extrême la légèreté pour maximiser mes déplacements. Aujourd'hui, j'accepte d'emporter du matériel plus lourd ou plus encombrant pour aller chercher quelque chose de plus créatif, quitte à faire un compromis sur la mobilité. Mais dans l'ensemble, je reste quelqu'un qui n'a pas peur de faire beaucoup de kilomètres pour trouver le bon spot, ni de longues heures sur le terrain pour capturer des choses que d'autres ne pourraient pas.
Prendre l'hélicoptère pour me déplacer plus vite, par exemple, c'est quelque chose que je ne ferais jamais. C'est contradictoire avec ma vision du sport et de l'image. La photo de François dans la rivière, à la Diagonale, je ne l'aurais peut-être pas faite si j'avais été frais physiquement. C'est parce que j'étais dans les mêmes conditions que lui, épuisé, au fond de cette vallée, que j'ai eu la sensibilité de faire cette image-là. Pour montrer le réel, je pense qu'il faut se mettre dans les conditions du réel.
Pour montrer le réel, je pense qu'il faut se mettre dans les conditions du réel.
L'artisan
Quel est ton matériel de prédilection ? Et l'objectif dont tu ne peux pas te passer ?
Je suis un énorme geek de matos, je passe beaucoup de temps à me renseigner et à tester. Pour la photo, je travaille depuis toujours avec Canon, deux boîtiers principalement : le R5 Mark II et le R3. Canon n'est pas la marque la plus légère, contrairement à Sony, mais une fois qu'on a développé un parc d'objectifs, on ne change pas de système.
Sur les focales, je suis passé des zooms classiques aux focales fixes. Le 24-70mm et le 70-200mm restent des valeurs sûres pour leur polyvalence, mais la focale fixe apporte en général un niveau de qualité supérieur, et surtout, elle m'oblige à bouger. Et ça, c'est cohérent avec ma façon de penser mon métier.
Si je ne devais en garder qu'une, ce serait le 35mm. C'est la focale qui se rapproche le plus de la vision humaine, réputée en photo de reportage pour une bonne raison : elle est suffisamment large pour capter l'environnement, et suffisamment proche pour faire du portrait. Une polyvalence naturelle, qui colle bien à ma démarche.
Sur les focales, je suis passé des zooms classiques aux focales fixes. Si je ne devais en garder qu'une, ce serait le 35mm.
Tu as un style de retouche reconnaissable. Comment s’est-il construit ? En le cherchant, ou il s'est imposé progressivement ?
L'editing, c'est facilement 50% d'une photo réussie. C'est important de ne pas l'occulter. Mon style a beaucoup évolué depuis mes débuts, avec des phases d'exploration, et quelques excès que je regarde aujourd'hui avec un peu de recul.
Le fil rouge qui n'a pas changé, c'est cette volonté de rester proche du réel. Je retouche les couleurs, les contrastes, la luminosité, parce que ça accentue ce qu'on a envie de montrer. Mais je ne vais pas vers des rendus qui sortent complètement de la réalité. La dimension artistique compte pour moi, et parce qu'avoir un style de retouche reconnaissable, c'est aussi une façon de construire une identité.
Ce qui me définit vraiment, c'est la préférence pour ce qui est organique. Un effet de flou fait à la prise de vue aura toujours plus de force que le même effet recréé en post-production. J'aime quand les choses se passent réellement devant l'objectif. C'est cohérent avec ma démarche globale, et c'est quelque chose dans lequel Alexis Berg m'a beaucoup influencé.
Ce qui me définit vraiment, c'est la préférence pour ce qui est organique.
L'écriture accompagne souvent tes photos. Pourquoi c'est aussi important pour toi ? Qu'est-ce qu'elle apporte que l'image seule ne dit pas ?
Pour moi, une photo n'est jamais aussi forte que quand elle est expliquée. J'ai eu ce débat avec Alexis il y a quelques années : lui défendait l'idée qu'une photo peut parler d'elle-même. Je comprends ce point de vue, mais quand on a quelque chose de précis à montrer, la légende reste essentielle. C'est d'ailleurs comme ça que travaillaient les photographes de guerre qui m'ont inspiré : chaque image était légendée, et c'est par les mots qu'elle prenait tout son sens.
L'écriture, c'est aussi quelque chose qui vient de ma formation et que j'aime profondément faire. Est-ce que c'est nécessaire ? Pas toujours. Mais ça me fait plaisir, et je suis convaincu que ça renforce mon travail. C'est pour ça que je continuerai, et que j'aimerais à terme aller plus loin, peut-être à travers des livres ou des projets de ce genre. Alexis, là aussi, m'a inspiré : peu de gens le savent, mais il a une plume remarquable.
La photo reste mon moyen d'expression prioritaire. Mais il y a une puissance dans les mots qu'on ne retrouve pas dans l'image seule. Et certaines personnes sont touchées par les mots là où l'image ne les atteint pas. Associer les deux, c'est aller chercher quelque chose de plus complet.
Au-delà de l'image
Qu'est-ce qui est indispensable pour toi quand on fait de la photo, sans parler de matériel mais plutôt dans la tête ou dans l'attitude ?
La chose essentielle en photo, c'est d'être curieux. Ça peut paraître banal, mais je pense que c'est profondément vrai. Il y a la curiosité de ce qui se passe, de ce qu'on voit, de ce qu'on raconte. Et il y a la curiosité artistique, celle qui pousse à explorer des choses nouvelles, à regarder les mêmes sujets différemment, à se remettre en question. Moi, j'aurais du mal à faire la même chose, de la même façon, année après année.
Et au-delà de la photo, je pense que la curiosité, c'est la porte d'entrée aux choses intéressantes de la vie. C'est ce qui fait qu'elle n'est pas banale, et qu'on la vit avec des émotions.
Je pense que la curiosité, c'est la porte d'entrée aux choses intéressantes de la vie.
Avec Baptiste Chassagne, vous avez partagé des courses, des victoires, et coréalisé Intense, un documentaire sur la Diagonale des Fous. Est-ce que cette amitié a changé ta façon de comprendre la photo de trail, au-delà de la simple documentation d'une performance ?
Baptiste et moi, on se connaît depuis que j'ai vraiment pris le tournant de la photo. À l'époque, sa carrière était naissante, et la mienne aussi, d'une certaine façon. On a eu des trajectoires parallèles, dans des domaines différents, et je pense qu'on s'est tirés vers le haut, par les projets qu'on a faits ensemble et par l'amitié qu'on a construite.
Maintenant, ce serait réducteur de dire qu'on en est là grâce l'un à l'autre. On est là aussi grâce à tout ce qui nous entoure, aux autres personnes qui comptent dans nos vies respectives.
Les gens nous associent souvent ensemble, et c'est quelque chose dont on a parlé. Pour moi, il était important qu'on ne soit pas que ça. On n'est pas d'accord sur tout, on n'a pas les mêmes visions des choses, et on a chacun notre identité propre. J'ai envie d'être reconnu pour ce que je suis, pas pour être le gars qui bosse avec Baptiste. Je pense que lui ressent la même chose de son côté.
Baptiste compte énormément, en tant qu'athlète et en tant qu'ami. Mais on n'est pas dépendants l'un de l'autre, et ça, c'est quelque chose que je tiens à préserver.
Pour terminer, question très ouverte. Qu’est-ce qui te rend le plus fier dans ton travail ?
C'est une question difficile. On reçoit beaucoup de messages, beaucoup de retours, surtout sur certains projets ou après l'UTMB. Mais je pense qu'on tombe facilement dans le travers de ne plus leur donner leur juste valeur. C'est un peu un problème de notre époque : les relations para-sociales font qu'un message de soutien sur Instagram n'a pas le même poids qu'un compliment dans la vraie vie.
Ce qui me rend le plus fier, c'est de voir que je peux toucher les gens simplement parce que je fais quelque chose avec passion, à ma façon. Pas pour une raison technique ou une performance particulière, juste pour ça.
Et ce qui me rendra sans doute le plus fier à terme, c'est de laisser une trace. Que dans quelques années, on se souvienne de ce que j'ai fait. Ça peut paraître prétentieux, mais je pense que c'est honnête. Et quelque part, c'est aussi ce qui me pousse à continuer, à faire autant et à le faire de cette manière.
Ce qui me rend le plus fier, c'est de voir que je peux toucher les gens simplement parce que je fais quelque chose avec passion, à ma façon.
Interview par Louis Giannotta