Publié le 21 mars 2024
Rencontre avec le champion du trail Aurélien Dunand-Pallaz
Crédit photo : © Justin Galant
Interview

Rencontre avec le champion du trail Aurélien Dunand-Pallaz

Le traileur à sang froid
TRAIL RUNNING
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Trail, Interview

Aurélien Dunand-Pallaz aurait pu être anglais, car son flegme est britannique. Ou grec, car son calme est olympien. Il n’en est rien. Le vainqueur sortant de la Diagonale des Fous et de la Hardrock 100, deux des ultra-trails les plus mythiques de la planète, également 2ème de l’UTMB en 2021, est un gars du cru. Un homme simple, accessible et performant. Un Papa qui a su faire de son équilibre familial une clé de réussite. Un athlète qui aime courir longtemps et sait réveiller son instinct animal là où il se sent bien, en montagne ; au bon moment, en compétition. Rencontre avec un vrai traileur à sang-froid. 

PODCASTS, DIAG’ & SANS PÉPIN

Merci Aurélien de nous accorder cette interview. Tu as été extrêmement sollicité dernièrement. Presse, réseaux sociaux, télévision : on t’a vu un peu partout. À se demander quel ultra était le plus difficile : celui des sollicitations médiatiques ou celui qui se compose de kilomètres ? 

C’est vrai qu’après ma victoire sur la Diag’ (la Diagonale des Fous), je suis entré dans un tunnel de sollicitations. Après réflexion, cet ultra est légèrement plus facile que les 170 km du Grand Raid de la Réunion car je le mène confortablement installé dans mon canapé... Les Podcasts, je les ai tous faits ! Mais c’est la bonne période, avant la reprise des compétitions. Et ça fait partie du jeu. C’est un aspect du métier qui ne me déplait pas. D’autant plus que lorsque ça arrive, cela signifie que les résultats sont plutôt positifs !

Avec le recul, quel regard portes-tu sur ta saison 2023 ? 

Honnêtement, je n’ai pas attendu plusieurs mois pour prendre du recul sur ma saison 2023. J’ai assez rapidement réalisé la teneur de mes performances puisque, d’une certaine manière, je m’y étais préparé, au sens où je les avais mentalisées. Sur le papier, il n’était pas impossible que je gagne la Hardrock puis la Diagonale des Fous. J’ai su répondre présent sur les deux courses-objectifs que je m’étais fixé en début d’année. C’est cela ma plus grande fierté. D’autant plus que j’y suis arrivé sans que ma compagne et mon fils ne puissent m’accompagner aux Etats-Unis puis à la Réunion. Revenir avec la victoire adoucit le déplacement et légitime ces deux semaines loin d’eux. J’espère qu’ils pourront venir pour les prochaines ! 

Crédit photo : © Justin Galant

Comment réussir à se projeter après une saison aussi aboutie ? N’as-tu pas la peur du vide ? Comment renouveler la motivation ?

Non, je ne ressens aucune pression liée à l’obligation de faire mieux ou au moins aussi bien. Je me sais plus attendu, mais c’est la suite logique des choses : je travaille et performe pour cela. 

Nous sommes au cœur de l’hiver et je me sens particulièrement serein, apaisé. Je construis les fondations de ma saison de trail en passant énormément de temps sur les skis. J’ai d’ailleurs battu tous mes chronos sur des montées sèches en ski alpinisme : la preuve que la fraicheur et l’envie sont présentes. La motivation est revenue rapidement et naturellement : une semaine après la Diag’, je m’interrogeais déjà pour savoir comment j’allais pouvoir revenir l’année prochaine. Ma motivation première est de pratiquer du sport dehors, de passer du temps en montagne, et cela dans une logique de performance. Elle ne me quitte donc jamais vraiment et n’est pas si difficile à trouver.

Quelles ont été selon toi les clés de cette saison d’ultra-trail exceptionnelle, conclue par des victoires sur deux des mythes de la discipline : la Hardrock puis la Diagonale des Fous ? 

La clé fut d’arriver le Jour J préparé, reposé et sans pépin physique. C’était l’objectif de cette saison 2023 avant même d’envisager le résultat : me sentir prêt sur la ligne de départ. Car j’avais la conviction que si ce scénario se présentait, la course allait bien se passer. La veille du Grand Raid de la Réunion, je me disais presque que j’étais trop confiant. C’était tellement fluide... 

Je ne ressens aucune pression liée à l’obligation de faire mieux ou au moins aussi bien.

SACRUM, GAME CHANGER & COTTAGE CHEESE

Tu étais prêt physiquement, mais aussi mentalement. Contrairement à beaucoup d’autres sports où les manches de Coupe du Monde s’enchaînent, l’ultra-trail n’offre que 2 ou 3 occasions de briller par saison. Tu t’es préparé 362 jours et sur les 2 jours qui comptaient vraiment, tu as su répondre présent... Comment l’expliques-tu ? Est-ce que tu mets en place des schémas mentaux pour t’aider ? 

Je n’ai pas de routine spéciale. Je prends juste le process très naturellement, en tâchant d’empiler les briques de façon la plus fluide possible, en accordant beaucoup de confiance à mon expérience et mon instinct. Par le passé, j’ai beaucoup été blessé. En 2015, j’ai eu un conflit à la hanche droite qui a nécessité une opération. En 2018, même chose côté gauche. En 2019, j’ai contracté une fracture de fatigue au sacrum. Puis, j’ai récidivé 2 fois en 2022. J’ai donc traversé beaucoup de hauts et de bas liés à des blessures. Cela m’a endurci. J’ai toujours su rebondir car je conservais en moi cette conviction que j’allais revenir plus fort. Ces expériences me font envisager l’échec différemment : concourir est déjà une chance, je ne crains plus l’échec. Être blessé, c’est pire qu’échouer. J’ai aussi cette chance que mon entraîneur, Jean-Louis Bal, désormais retraité, m’a tout de suite incité à m’aligner sur les courses les plus relevées du circuit. Je n’ai jamais rêvé d’être champion de mon village. J’ai toujours souhaité me confronter aux meilleurs, quitte à prendre de bonnes leçons ! 

Comme tu le mentionnes, ton parcours est jalonné de multiples blessures. Tout cela semble désormais derrière toi. Comment es-tu sorti de cette spirale négative ? 

Le ‘game changer’ fut de manger plus. J’ai changé mon alimentation : avant, j’avais l’impression de me nourrir sainement, en qualité ; mais clairement, je manquais en quantité. Je mangeais une salade composée le midi, qui ne me tenait que quelques heures à l’estomac, si bien que j’avais déjà faim lorsque je partais m’entraîner le soir-même, après le boulot. J’avais la sensation de manger équilibré, mais ce n’était pas suffisant pour une pratique du sport de haut-niveau. J’étais fatigué, j’allais à la limite, je puisais loin. Mon corps a donc cassé, à plusieurs reprises. Désormais, je tâche de manger toujours aussi sainement, sans restriction aucune, mais en veillant à apporter beaucoup de ces de glucides et protéines qui me manquaient au préalable. D’ailleurs, petite astuce, pour les protéines matinales, j’ai découvert le ‘cottage cheese’ : je recommande ! 

Crédit photo : © Justin Galant

Tu impressionnes également par la construction de ton équilibre familial. Alors que la paternité semble apparaître comme un frein pour la plupart des athlètes de haut-niveau, tu es déjà Papa, et bientôt à 2 reprises. Comment structures-tu ta vie pour tout concilier ? 

Je structure ma vie autour de 3 piliers : la famille, le sport de haut-niveau et mon projet professionnel, en tant que coach et kiné. Le premier, la famille, est le plus important. Je construis et organise tout mon quotidien autour de ce dernier. C’est la priorité. Je cale mes entraînements et mes heures de travail, auprès des 12 passionnés que j’entraîne, en fonction du planning de mon fils et de ma compagne, Julia. En ce qui concerne mon équilibre, mon socle s’appelle justement Julia. Elle apprécie le trail mais n’est pas aussi passionnée que moi. Du coup, ensemble, on parle d’autres choses. Elle me remet les pieds sur terre. Il en va de même pour ma famille. Ils me soutiennent à fond mais n’ont jamais vraiment pratiqué de sport dans une démarche de performance. Ce sont des bons vivants qui ne refusent jamais un bon repas à base de vin, de bière, de fromage... Ils sont très loin de se nourrir de graines. Mes grands-parents sont agriculteurs. Ils connaissent la ‘vraie vie’. Côtoyer mes proches, c’est donc une bulle d’air qui m’apporte beaucoup de fraicheur mentale. Parfois, les concessions familiales me frustrent mais je me dis que c’est une bonne chose : ça veut dire que la motivation est encore à son pic ! 

Tu le confirmes donc : devenir Papa n’est pas un frein pour performer ? 

Absolument pas ! Pour moi, devenir Papa, c’est un objectif de vie. Je suis plus fier d’être Papa à 2 reprises que d’avoir remporté la Diagonale des Fous. Quand je serai sur le déclin athlétiquement parlant, les résultats s’en iront mais mes enfants resteront à vie. Lorsque je passe du temps avec mon fils, certes je ne m’entraine pas, mais cela ne me rend pas moins performant : je me régénère et je me gorge de bonnes ondes. 

Je ne crains pas l’échec. Car être blessé, c’est pire qu’échouer

Crédit photo : © Justin Galant

AUTO-ENTRAÎNEMENT, RÉSISTANCE MUSCULAIRE & RECORD DU GR20

Depuis la retraite de ton coach historique, Jean-Louis Bal, tu gères toi-même ton plan d’entraînement. Quelles sont les aptitudes que cela requiert ? Quels sont les avantages et les inconvénients de « l’auto entraînement » ? 

Je dirais que cela exige 3 aptitudes majeures : l’expérience, la confiance en soi et un socle suffisant de connaissances théoriques sur la science de l’entraînement. L’avantage principal que je vois au fait de me coacher, c’est la flexibilité. Je peux attendre le dernier moment pour m’adapter aux différentes contraintes ou imprévus. L’inconvénient, c’est le doute ! On se remet en question tout le temps. On a toujours peur d’en faire trop, de se surentrainer. La crainte de ne pas en faire assez n’existe pas chez les ultra-traileurs. 2023 m’a apporté beaucoup de confiance à cet égard : je sais désormais ce qui me convient ! 

Quelle est ta philosophie d’entraînement ? Est-ce qu’il y a des concepts forts et singuliers qui définissent la méthode ‘Dunand-Pallaz’ ?

De l’extérieur, on pourrait avoir l’impression que j’en fais beaucoup... En réalité, si je compare mon volume à celui de mes acolytes, je reste très raisonnable. Ma philosophie est simple : en faire le minimum pour être le plus performant possible. C’est-à-dire trouver la limite basse plutôt que la limite haute. Je dépasse rarement les 20h d’entraînement hebdomadaires. Mon autre singularité, c’est que je me suis très rapidement orienté spécifiquement vers l’ultra-trail alors que les jeunes coureurs ont plutôt tendance à monter progressivement en distance jusqu’à trouver le format qui leur convient le mieux. Par exemple, me suis inscrit sur le Grand Raid de la Réunion dès 2018 (forfait pour cause de blessure) ! 

Justement, si l’on rétropédale légèrement, peux-tu nous raconter ton parcours ? Comment as-tu découvert le trail et débuté l’ultra-trail ? 

Je suis un savoyard pure souche. J’ai grandi à Marthod, un petit village situé entre Ugine et Albertville. J’ai effectué mes études de kiné à Grenoble. En 2011, je découvre la randonnée, le trail et le vélo. J’adore, si bien que je passe mes vacances d’été à crapahuter en montagne pour préparer la saison de ski alpin, mon sport de l’époque. En 2012, je m’inscris à quelques courses locales déjà longues : le Trail du Nivolet-Revard, le Grand Raid 73 et même l’Ultra Tour du Beaufortain, que je boucle en 14h. J’ai instantanément apprécié l’environnement, le cadre de la pratique, mais ce qui m’a véritablement ‘piqué’, c’est de me sentir performant. J’aime la démarche, le fait de progresser tous les jours ; et j’aime la compétition, pour se confronter aux meilleurs. 

Quelles sont selon toi les qualités indispensables pour performer en ultra-trail ? 

J’en discerne 3 absolument fondamentales. Tout d’abord, la résistance musculaire. Tu as beau avoir la plus belle VMA ou la plus grosse VO2 du monde, si tes jambes ne peuvent plus porter ton cardio après 50 km, tu ne performeras jamais à l’UTMB. Ensuite, il faut de l’endurance de force, c’est-à-dire la capacité à avancer à un rythme soutenu pendant longtemps. Elle se travaille beaucoup en ski alpinisme et à vélo. Enfin, la troisième clé, c’est la nutrition. La faculté à apporter du carburant à ton corps pendant plus de 20h. 

Crédit photo : © Justin Galant

Peux-tu te confier sur tes rêves, tes objectifs et tes projets à venir ? 

Depuis le début de ma carrière, j’ai une petite liste d’objectifs qui n’est plus si secrète. Je rêvais de devenir Champion de France de trail ; de gagner la Diag’, l’UTMB et la Hardrock ; et de battre le record du GR20, en Corse. Ce record est ancré en moi car c’est le seul endroit où nous sommes partis en vacances lorsque j’étais petit. Avec mes parents, nous y sommes allés 13 fois. Je suis très attaché à cette île. 

Donc, en 2024, tu vas tenter de cocher encore quelques éléments de cette liste ? 

J’ai déjà réussi 3 objectifs sur les 5 que je me suis fixé, en décrochant la victoire sur les Championnats de France, la Diag’ et la Hardrock. L’UTMB est clairement l’objectif le plus difficile des 5, mais je vais me donner toutes les chances d’y arriver cette année. J’y ai déjà obtenu la 2ème place en 2021, derrière François D’Haene. La tentative de record sur le GR20, elle, se fera plutôt en 2025. 

Tu as beau avoir la plus belle VMA ou la plus grosse VO2 du monde, si tes jambes ne peuvent plus porter ton cardio après 50 km, tu ne performeras jamais à l’UTMB.

Crédit photo : © Simon Dugué

Quelles sont selon toi les clés pour réussir ton UTMB l’été prochain ? 

Je pense reproduire le même schéma que cette année : arriver préparé et reposé, fin août, à Chamonix. Mon équilibre et mes blocs d’entraînement seront sensiblement les mêmes qu’en 2023. Je n’ai pas envie de changer quelque chose qui a fonctionné. La seule différence réside dans mon planning de courses de préparation : je m’alignerai à la Maxi-Race d’Annecy, fin mai, et au 90 Km du Mont-Blanc, à Chamonix, fin juin. Je ne peux pas faire plus local : mes 3 objectifs de la saison se situent à moins de 100 km de la maison ! 

Pour conclure cette interview, nous souhaitions ouvrir sur un constat, qui peut faire débat : le trail évolue. La discipline grandit. Elle se structure et se médiatise. Toi qui pratique l’ultra-trail depuis plus de 10 ans, quelles sont les évolutions principales que tu constates ? Et est-ce pour aller vers du mieux ? 

De mon point de vue de coureur, la plus grande différence réside dans le fait que les coureurs doivent aujourd’hui performer mais aussi communiquer. L’aspect médiatique est devenu fondamental, notamment si tu souhaites vivre de ton sport. La professionnalisation d’un plus grand nombre d’athlètes et l’internationalisation de la discipline font que le niveau augmente également de façon considérable ! Pour ma part, je vis plutôt bien cet aspect médiatique. Au contraire, je trouve qu’il rend notre sport plus visible et populaire. Je suis assez serein vis-à-vis de cela car je reviens toujours à la base, à mon socle : mon rôle premier, mon métier, ce n’est pas de communiquer, c’est d’être performant avec un dossard. Le reste vient naturellement. 

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