Si le pentu était un royaume, Rémi Bonnet en serait le souverain. En effet, l’athlète Suisse est né avec un pouvoir hors-du-commun : dès lors que le chemin se cambre, il vole. Multiple champion du monde de ski alpinisme, recordman du kilomètre vertical en trail et vainqueur de courses emblématiques comme le Marathon du Mont-Blanc ou Zegama, celui qui s’est découvert une passion pour la montagne sur le tard a tout gagné, ou presque.
Pourtant, rien ne prédestinait cet enfant de Charmey, d’abord adepte de la pêche et du football, à devenir l’un des sportifs les plus performants et polyvalents que les massifs Alpins aient connu. Un itinéraire de vie singulier, bien différent de ce que l’on pourrait imaginer, qui semble désormais mener Rémi vers un nouveau chapitre : l’ultra-trail.
Pêche à la ligne, ravitaillement & « nouveau Kilian »
Vivre de ta passion pour la montagne et devenir un athlète de haut-niveau : est-ce un rêve que tu embrasses depuis l’enfance ?
Pas du tout, cela m’est venu sur le tard. J’ai grandi – et habite encore aujourd’hui – à Charmey, un petit village de montagne niché dans les Alpes Suisses. J’avais donc tout à disposition pour m’essayer au ski, au trail, au vélo ou à l’escalade, mais je leur ai préféré le foot et la pêche. Pourquoi ? Car jusqu’à mes 18 ans, mon approche du sport était purement sociale : j’en faisais juste pour passer du temps avec mes potes. D’ailleurs, quand mes parents voulaient aller randonner, il fallait qu’ils se battent pour me convaincre de les accompagner. Forcément, cela fait sourire ma mère désormais...
À quel moment as-tu eu le déclic : qu’est-ce qui a déclenché ce coup de foudre pour la montagne ?
À mes 18 ans, je grimpe avec un ami et son père jusqu’au ravitaillement d’une course de ski alpinisme afin d’y encourager les participants. Je me fascine alors instantanément pour ces cordées qui remontent les couloirs et courent sur les crètes en crampons. Je n’ai qu’un souhait : les imiter. La semaine d’après, je réunis mes petites économies et m’achète tout le matériel nécessaire. À partir de là, j’y vais tous les jours.
Quand et comment prends-tu conscience d’avoir un talent inné pour le sport ?
Assez rapidement, je suis en mesure de m’entraîner avec des gars qui pratiquent depuis plus de 10 ans. La découverte se révèle fluide et intuitive. En revanche, à cette époque, je ne me projette pas du tout sur les compétitions. J’envisage le ski alpinisme comme un loisir, un vecteur de plaisir grâce auquel je me vide la tête après le travail. L’année d’après en revanche, dès mes premiers dossards, je gagne devant des athlètes membres de l’équipe de Suisse. J’entre donc en sélection nationale et décroche même une médaille aux Championnats du Monde Juniors. À ce moment-là, je suis également inscrit dans un cursus d’apprentissage en tant que charpentier-menuisier. C’est un boulot physique, les journées sont éreintantes : je skie tôt le matin, ou tard le soir. Je décide d’aller au bout du diplôme puis de me donner 2 ans pour me focaliser pleinement sur la démarche de performance, et voir jusqu’où cela peut me mener.
Lors de cette phase de construction de ton projet sportif, tu as expliqué avoir traversé des zones de turbulences. Peux-tu te confier sur ce sujet ?
En 2015, j’intègre le Team Trail Salomon. Une période faste. Je gagne toutes les courses auxquelles je participe. Moi qui suis très casanier, je m’ouvre au monde. Je voyage beaucoup. Je découvre avec émerveillement les États-Unis, l’Asie, la Scandinavie... En 2016 et 2017, j’ai donc plus de sollicitations. On m’annonce comme le nouveau « Kilian Jornet » : c’est une étiquette lourde à porter. Je me mets alors beaucoup de pression : j’ai envie de répondre aux attentes. J’entre dans un engrenage délétère. J’accorde trop d’importance au regard des autres. J’ai l’impression de devoir prouver en permanence, de ne pas avoir le droit à l’erreur. Je perds cette insouciance qui faisait ma force. S’en suit une remise en question, une profonde introspection sur ce que j’ai véritablement envie de faire et devenir. En 2020, finalement, je rencontre Lise, ma copine. À partir de là, je vais retrouver mon équilibre et réamorcer un cercle plus vertueux.
De cette période complexe, y a-t-il un conseil qui émane et que tu voudrais partager aux jeunes qui rêvent d’une carrière de sportif professionnel ?
(Instantanément) Prendre son temps ! J’observe chez les jeunes athlètes cette tendance à vouloir aller tout de suite vers les courses les plus relevées et les plus longues. Je recommande de construire son chemin patiemment, étape par étape, sans se précipiter. Il faut aussi savoir s’écouter, s’interroger sur ce qui nous anime vraiment. Ne pas copier ce que font nos idoles ou suivre la voie que l’on nous a tracé. L’important, c’est de rester maître de son projet. Toujours.
Alignement, ferme & polyvalence
En quoi être un homme épanoui fait-il de toi un athlète performant ?
Pour moi, les deux sont indissociables. Tu ne peux pas exprimer ton plein potentiel en tant qu’athlète si tu n’es pas bien dans ta vie personnelle. En 2022 et 2023, lorsque je remporte la Golden Trail Series (circuit mondial de référence en trail), je me sens profondément aligné, comme si mon équilibre était parfait.
Et justement, comment construis-tu cet équilibre qui te conduit à l’apaisement ?
Pour moi, cela passe par le fait de trouver d’autres sources d’épanouissement que la seule pratique sportive. Quand tu as d’autres choses qui te rendent heureux, cela te procure un véritable détachement vis-à-vis du résultat. Tu veux faire de ton mieux, forcément, mais il n’y a pas que cela qui compte. Tu dédramatises. Tu relativises mieux après les victoires, et tu rebondis plus vite après les échecs. Depuis tout petit, j’aime faire des choses avec mes mains, d’où mon alternance en tant que charpentier-menuisier. Par la suite, Lise m’a également transmis sa passion pour les animaux. Du coup, on a récemment racheté une bâtisse où l’on cultive notre rêve commun : une grande ferme où l’on pourrait offrir à nos bêtes une vie aussi heureuse que la nôtre. Quand je reviens d’une compétition, nos chèvres, nos poules, nos canards ou nos chats ne me demandent pas si cela s’est bien ou mal passé : ils ont juste besoin que je m’occupe d’eux !
Ton profil est très singulier au sens où tu es l’un des rares athlètes à exceller dans 2 disciplines et sur 2 saison différentes : le ski alpinisme en hiver et le trail en été. Comment cette polyvalence t’est apparue ? Et n’est-ce pas trop difficile de la cultiver ?
Ce double-projet s’est installé très naturellement pour deux raisons. La première, c’est une réponse nécessaire aux conditions. Je me suis adapté aux saisons. Lorsque je sors de chez moi, l’hiver, il neige, donc j’enfile mes skis ; et à l’inverse l’été, je les troque pour les baskets. La deuxième raison, c’est la complémentarité des efforts. J’ai toujours fait des kilomètres verticaux en courant pour préparer la saison de ski ; et réciproquement, participé à des « vertical races » à ski pour développer mes qualités en trail. J’y ai désormais ancré un équilibre : pratiquer 2 sports différents me permet, à chaque mi-saison, de faire un « reset » et donc d’entretenir ma motivation. Pendant 6 mois de l’année, je côtoie une communauté et les potes qui la fondent ; avant de passer les 6 mois suivants avec celles et ceux qui m’ont manqué. Ainsi, je ne me lasse jamais !
Il y a 4 ans, tu as opéré un virage dans ta carrière : tu as rencontré ton coach, Simon Gosselin, après plusieurs années d’autonomie sur ce point. En quoi est-ce un véritable Momentum ? Qu’est-ce que cela t’a apporté ? Cela a-t-il fait évoluer ton approche et ton rapport à la performance ?
Effectivement. Avant de rencontrer Simon, je me suis toujours entraîné seul, car j’aimais tracer moi-même mon chemin. Je n’ai jamais aimé que l’on me dise quoi faire. J’imagine que c’était ma façon de revendiquer un esprit libre et indépendant. Je me documentais sur Internet, j’observais ce que faisaient mes concurrents et je tachais d’écouter ce dont mon corps avait besoin. Je me préparais ma petite tambouille en mélangeant un peu de tout ça. Mais je suis arrivé au bout de cette méthode. À la fin, je ne progressais plus. J’effectuais toujours les mêmes séances : 8 x 3 min vite en montée, avec 1 min 30 de récupération ; et des ascensions de 15 min au seuil. J’étais tellement accoutumé à ces sessions qu’elles ne me faisaient même plus mal. Initier cette collaboration avec Simon m’a donc ouvert les yeux. À ses côtés, j’ai pris – et je prends toujours – beaucoup de plaisir à explorer de nouvelles méthodes. Au début, sortir de ma zone de confort m’a tellement perturbé que je peinais à finir les entraînements qu’il me donnait. Les rythmes me bousculaient. Puis, j’ai assez vite perçu les bénéfices, je me suis senti progressé. J’ai eu la sensation d’accepter faire un pas en arrière pour en réaliser deux en avant.
Ultra, résistance musculaire & Western States
Tu as tout gagné – ou à peu près tout – sur les formats courts, que ce soit en ski alpinisme ou en trail. Comment te projettes-tu vers la suite ? Quelles sont tes ambitions ?
Cela se résume en une phrase : allonger la distance ! En ski alpinisme, j’ai le sentiment d’avoir fait le tour de la Coupe du Monde. Je n’ai plus la même flamme qu’avant à l’égard de ce circuit. En revanche, des épreuves mythiques comme la Pierra Menta ou la Patrouilles des Glaciers continuent de me faire rêver et certains projets « off » – dont l’ascension de sommets autour de chez moi – commencent à me titiller. En trail, j’aspire à questionner de nouvelles limites en allant à la découverte de l’ultra, progressivement.
Avoir été aussi dominant sur des formats courts te rend-il confiant quant au succès de ta transition vers l’ultra-trail ?
Non, absolument pas ! Quand tu as l’impression de maîtriser une discipline et que tu te lances dans l’inconnu, il y a forcément une part de doute, de peur. Mais cette appréhension s’accompagne également d’une grande excitation et de beaucoup de curiosité. J’ai conscience qu’il ne s’agit pas d’une corrélation mathématique : ce n’est pas parce que j’ai des prédispositions physiologiques pour les formats courts que cela va nécessairement se traduire en facilités pour les épreuves plus longues. Ce sont d’autres qualités qui entrent en jeu, dont la résistance musculaire. Cela se travaille. Et j’ai envie d’essayer. J’ai envie de voir si cela me plait !
Pour finir, tu as déclaré qu’à ce stade, la Western States, le plus emblématique des ultra-trails américains, t’attirait plus que l’UTMB. Pourquoi ?
Cette préférence relève plus de la logique de progression. Tout d’abord, j’ai eu la chance de participer à plusieurs courses aux États-Unis, et j’ai toujours adoré l’atmosphère très conviviale et la dimension communautaire qui en émanent. Aussi, même si les deux épreuves présentent le même kilométrage (160 à 170 km), la Western States se veut plus courte en termes de temps d’effort car plus roulante (5000 m de dénivelé positif contre 10 000 pour l’UTMB). La victoire se joue autour de 14h en Californie contre 20h à Chamonix. (Un temps de réflexion) J’ai toujours préféré m’aligner sur les compétitions où tu ne peux pas te cacher car elles regroupent tous les meilleurs mondiaux. J’ai toujours pris plus de plaisir dans l’âpreté des courses relevées que dans la facilité des courses où tu sais que, normalement, tu vas gagner... Donc les deux m’attirent en réalité !
Texte de Baptiste Chassagne