Publié le 9 avril 2026
Petter Engdahl, l’ultra-polymorphe
Crédit photo : ©Robbie Lawrence
Portrait

Petter Engdahl, l’ultra-polymorphe

Un coureur à l'excellence discrète
TRAIL RUNNING
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Dans le paysage hyperconcurrentiel de l’Ultra-Trail, Petter Engdahl fait partie des coureurs solides, discrets. Bien qu’installé parmi les références de sa discipline, sa quête relève plus du dépassement de soi que de la performance chiffrée. Le Suédois de 31 ans, ex-fondeur en équipe national et partenaire d’entraînement de Kilian Jornet, puise sa force dans une polyvalence cultivée depuis l’enfance et un amour viscéral pour la montagne. Chez lui, sport de haut-niveau rime avec humilité et excellence.

Crédit photo : ©Robbie Lawrence

Des chalets en bois traditionnels, des cimes enneigées à 360 degrés et un Big Air de plus de 50 mètres de haut dessinent la carte postale de Livigno. En ce mois de février, le petit village alpin voit déambuler une foule internationale. Le va-et-vient des navettes et la musique qui résonne entre les sapins rythment les performances des athlètes sur le Snowpark, Jeux olympiques oblige. Rien à voir avec le décor paisible où Petter Engdahl a avalé à toute vitesse 33 kilomètres et 2 700 mètres de dénivelé positif en juin 2018, pour gagner ici sa première Skyrace. « Petter who ? » s’interrogent décontenancés les membres de la Fédération suédoise de ski, présents en nombre à Livigno. Le nom n’évoque rien à personne. Pourtant, le coureur suédois est bien passé par leurs rangs. Une réaction qui reflète une personnalité discrète, pour qui la glisse a toujours été un moyen, pas une fin.

LA GÉNÈSE

Né à Falun en 1994, Petter Engdahl grandit les skis aux pieds dans une famille passionnée de sports et de grands espaces. En hiver, ses parents adeptes de ski de fond et de ski d’orientation, l’emmènent avec ses deux plus jeunes frères arpenter les sommets norvégiens. Le reste de l’année, c’est basket, athlétisme, hockey, escalade, tennis de table, football…

Crédit photo : ©DR

L’athlète confie avoir tout essayé : « le sport est dans mon ADN, il a toujours fait partie de ma vie. Mes parents voulaient qu’on se dépasse physiquement, mais aussi qu’on pratique des sports collectifs pour acquérir d’autres compétences ». Une polyvalence qu’il continue de cultiver. C’est toutefois le ski de fond qui prend le dessus à l’adolescence. 

À 16 ans, Petter déménage à 400 kilomètres au Nord, à Åre, pour intégrer un lycée en sports-études. La section ski lui permet de progresser jusqu’à concrétiser son rêve : porter le maillot national pour sa première Coupe du Monde à Oslo en 2018. Des couleurs qu’il arborera pendant plusieurs années – y compris au Championnat du monde de ski-alpinisme, autre discipline où il excelle.

Crédit photo : ©Louise Penhoat

UNE TRANSITION VERS LA COURSE

 

Performant sur les longues distances, porté en montée par son gabarit léger (1m70 pour 60 kg), Petter galère sur le plat et les parcours rapides face à des concurrents plus grands et plus puissants. Au mieux, le Suédois accroche des top 10 sur le circuit mondial. Pas un grand fan de ski-roues, l’été il consacre une large part de son entraînement à courir pendant des heures en montagne pour construire son cardio : « ça représentait 60 % de mon entraînement contre environ 25 % pour un fondeur classique », explique-t-il. La course à pied prend naturellement plus de place. Son entraîneur de l’époque observe avec bienveillance cette transition : « Petter préférait explorer les montagnes et les bois sans savoir où ça le mènerait plutôt que de skier une boucle de 2 kilomètres sur neige artificielle », analyse Rikard Grip, à la tête de l’équipe des fondeurs suédois pendant 9 ans, « j’avais l’impression que son amour pour l’entraînement et les expéditions était plus grand que la compétition ». Pas faux. Petter le reconnaît : « je n’ai jamais été talentueux, ces résultats sont le fruit de mon travail. J’aime m’entraîner dur ».

LA RÉVÉLATION

L’idée de lâcher le ski de fond pour s’investir pleinement dans le trail germe après avoir échoué à se qualifier aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin. 2022 marque alors le début de son ascension fulgurante. À 28 ans, le Suédois désormais membre de l’équipe internationale Adidas Terrex, explose le record de la CCC (100 kilomètres avec 6 100 mètres de dénivelé positif entre Courmayeur, Champex et Chamonix), en passant sous la barre mythique des dix heures de course pour son premier Ultra-Trail de 100 bornes. Il dépasse même les prédictions de Joseph Mestrallet, le «Monsieur data » français spécialisé dans le trail, qui l’aide à optimiser ses efforts cette année-là et avec qui il partage une vision cérébrale de la course. Deux mois plus tard, il gagne la Transvulcania avec plus de 30 minutes d’avance sur son dauphin Miguel Heras. Une surprise ? Pas vraiment. « J’ai l’esprit de compétition, je m’entraîne pour gagner et je prends le départ pour gagner », résume Petter tout sourire depuis son canapé.

Crédit photo : ©DR

Si le Scandinave ne s’était jamais vraiment considéré comme un coureur, ses résultats l’ont depuis propulsé dans une autre dimension : celle des références sur le circuit mondial aux côtés des grands. Très grands. Il y a trois ans, la légende du trail Kilian Jornet lui propose de s’entraîner avec lui à Romsdalen, vallée à l'ouest de la Norvège, où il a élu domicile. Aux confins des fjords, niché au cœur de plusieurs massifs, le lieu qui offre une variété de terrains et d’altitudes est incontournable pour les amoureux de sports outdoor. Les coureurs Henriette et Jonathan Albon, Ida Nilsson, Emelie Forsberg, Johanna Astrom, Nora Serres ont tous déménagé ici. « Au sein de la communauté, on a l’habitude de dire que c’est l’endroit avec le plus haut taux de VO2 au monde ! » s’amuse l’athlète de 31 ans.

Le palmarès de Petter

· 1er - Ginosa RivoltaTrail 35km (2025) I · 1er - Monterosa by UTMB (2025) I · 13e - Western States 100-Mile (2024) I · 1er - Transvulcania by UTMB (2022) I · 1er - CCC by UTMB (2022) I · 3e - OCC by UTMB (2021) I · 1er - Livigno SkyMarathon (2018)

ÊTRE AMI AVEC LE G.O.A.T

Sa VO2max justement, est exceptionnelle, estimée à 92 ml/min/kg (le commun des mortels plafonne entre 35 et 50), elle le classe parmi les meilleurs athlètes au monde – comme Jornet. « Il a montré avec les Skyrace son niveau technique, ses capacités en montées verticales et sur de la longue distance où il a fait une transition incroyable. C’est un athlète très très complet et en même temps avec ce regard du sport scandinave : une humilité et une façon de ne pas se prendre trop au sérieux. » salue la légende catalane. « Il a une très grande culture sportive, il sait ce qu'il faut faire pour réussir. Il est très résilient et écoute son corps », développe le quadruple vainqueur de l’UTMB, avec qui le Suédois ne partage pas seulement des entraînements mais des moments de vie. « J’ai une très belle amitié avec Petter, on peut discuter de tout et on a une vision très similaire du sport. Il vient même faire du ski de fond avec nos filles ! ». Les deux hommes habitent à 20 minutes l’un de l’autre.

Crédit photo : ©soffhäng

Écouter son corps, Petter a justement appris à le faire au contact de Kilian : « mieux vaut ne pas l’imiter, parce que ce qu’il fait est trop fou ! » explique-t-il l’air tout à fait sérieux, « au début je poussais trop fort pour le suivre, j’étais exténué. Ces dernières années, j’ai beaucoup appris sur ce qui fonctionne ou pas pour moi. » Après une période de surentraînement et une blessure en 2023 qui a mis un terme prématuré à sa saison, l’athlète s’est relancé avec des courses de quelques dizaines de kilomètres dont plusieurs remportées récemment, comme la Puglia et la Monterosa organisées par l’UTMB. Son mantra : rester affamé mais savoir profiter de ses progrès et de ses victoires.

Crédit photo : ©DR

L’ÉVOLUTION DU TRAIL

Si son « mentor » et ami n’a pas manqué de diatribes pour qualifier l’évolution du trail ces derniers mois, critiquant en particulier « le coût exorbitant » des dossards, « une baisse de la difficulté » des parcours et une perte de liberté des coureurs sous pression des sponsors face à l’injonction de la performance, Petter Engdahl adopte un regard plus mesuré sur son sport. « Le trail change très rapidement. Le niveau est de plus en plus élevé, les coureurs toujours plus rapides ce qui m’oblige à m’entraîner davantage. Mais c’est une source de motivation, c’est excitant d’être au cœur de cette concurrence et de cette densité qui s’accroissent ». Sans occulter les critiques légitimes autour du « trail business », sans vouloir prendre partie d’un côté comme de l’autre, il poursuit prudemment : « la nouvelle génération voit qu’elle peut gagner sa vie en courant en montagne. L’argent et la couverture médiatique modifient notre sport : plus il se développe et se professionnalise, plus il attire des profils variés mais l’essence du trail est propre à chacun ». Sa définition : « pour moi c’est explorer la nature et mes limites physiques, chercher à quel point je peux être rapide et battre les autres. C’est aussi appartenir à une communauté soudée et prendre toujours du plaisir sur de petites courses locales à 15€ qui sont à la racine de notre sport ».

Crédit photo : ©DR

AU-DELÀ DU SPORT

Posé et réfléchi, l’athlète, par ailleurs fan de guitare et de design industriel qu’il a étudié, l’est aussi pour parler du monde qui l’entoure en dehors de la bulle de la course à pied. Sur ses réseaux sociaux, il partage avec ses quelques 33 000 abonnés des photos de ses entraînements et de ses courses, en mettant en avant la beauté des paysages qu’il parcourt – plus que ses stats – toujours en saluant les performances de la concurrence. Il y invite aussi sa communauté à participer à des courses solidaires pour lever des fonds, en faveur des enfants dévastés par la guerre, comme à Gaza. « Le sport est aussi une plateforme pour faire entendre sa voix, sensibiliser les gens et inciter notre communauté à rendre le monde meilleur », assure Petter. « Nous avons la chance de choisir notre souffrance quand on s’inscrit à une course, nous sommes privilégiés. Si je peux utiliser ma voix d’athlète pour aider des enfants à grandir dans un monde où eux aussi peuvent choisir leurs propres souffrances, alors je le fais.» conclut-il. Une démarche pas si courante dans l’univers du trail.

Crédit photo : ©Dan King

Ses coéquipiers du team Terrex reconnaissent facilement un athlète d’une « grande gentillesse et dévoué ». Un caractère pas incompatible donc avec la rigueur scandinave qu’il s’impose pour exceller au plus haut-niveau, à base d’environ 25 heures de sport par semaine. Le Suédois est méticuleux dans sa préparation, sa récupération, son alimentation. L’été, il séjourne à Chamonix pour s’acclimater. « Mon entraînement et ma vie quotidienne visent à devenir le meilleur coureur possible » résume-t-il simplement, avec l’assurance d’un jeune homme qui a confiance en lui.

Crédit photo : ©Björn Rieger

UN AGENDA XXL

Audacieux aussi, il reste fidèle aux valeurs de dépassement de soi inculquées dès l’enfance par ses parents. Le 20 avril prochain, il participera à son premier marathon à Boston. « Mi-excité, mi-terrifié », il assure ne pas avoir d’objectif autre que repousser ses limites et sortir de sa zone de confort, mais mentionne tout de même une allure à 2’’17, soit plus de 26 km/h. Également coché sur son calendrier : la Transvulcania, l’une de ses courses favorites où il rêve de voler le record de l’Espagnol Luis Alberto (lui aussi un ex-fondeur) ; puis viendra l’Utra-Trail de Monterosa à travers les sommets de 4000 mètres de la Vallée d'Aoste en juillet ; avant de finir en apogée avec l’UTMB le 28 août où il retrouvera son voisin Kilian Jornet. De son propre aveu, la course ultime : « ce serait un rêve de la gagner un jour ». Cette année, son ancien entraîneur de ski de fond fera le déplacement à Chamonix pour le voir… L’occasion pour celui qui reconnaît ne pas réussir à lâcher totalement le ski, de boucler la boucle.

Crédit photo : ©Sebastian Scholtysik

 

Texte de Jade Lévin

 

 

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