Publié le 5 avril 2026
Once Upon A Climb : Quand la corde devient le lien familial
Crédit photo : ©Antoine Collet
Interview

Once Upon A Climb : Quand la corde devient le lien familial

L’histoire d’une cellule familiale devenue une unité d'exploration nomade
ESCALADE ALPINISME
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Escalade, Interview

Comme taillé sur mesure pour eux,  le nom “Once Upon a Climb”, - comprenez : “il était une fois l'escalade”, cache James Pearson et Caroline Ciavaldini, un couple très « trad ». Ce duo de grimpeurs professionnels parcourt le monde depuis plus de dix ans avec leurs deux enfants, sans cesse à la recherche de nouvelles voies à ouvrir.

Crédit photo : ©Antoine Collet

Ouvrir des voies de trad-climbing avec une vie familiale dans l’équation, relève quasiment du défi. Cela tombe bien, James et Caroline se nourrissent de chacune de leurs nouvelles aventures. Leur mode de vie, à mi-chemin entre le projet sportif et le projet familial, démontre une vérité singulière : le sport peut être autant un espace de relations que de dépassement. L'art de la fissure devient alors leur espace intime. Leur couple, un socle de sécurité pour affronter l'incertitude du vide. Quant à leurs enfants, impossible de ne pas les inclure dans leur passion. Sans ça, pas d’équilibre, pas de repères, “Once Upon a Climb” ne serait pas cette unité d’exploration familiale, unique en son genre.

Née à Toulouse, Caroline Ciavaldini  grandit à la Réunion et découvre l’escalade à l’âge de douze ans. Pendant dix ans, elle participe au circuit de coupe du monde. Après avoir réalisé ses rêves en compétition (vice-championne de France en 2010, médaillée de bronze au classement général de la Coupe du monde de difficulté en 2005 et 2006), elle oriente radicalement sa carrière vers l’escalade engagée (trad & grandes voies), réalisant des premières mondiales féminines dans des terrains exigeants (comme Greenspit, 8b/+), jusqu’à devenir l’une des spécialistes du trad sur coinceurs. À presque 40 ans, tout a encore évolué pour elle. Devenir mère l’a forcée à repenser ses priorités, sa manière de grimper, et même sa définition de la réussite, jusqu’à se pencher à nouveau vers une autre discipline : le bloc.

Crédit photo : ©Antoine Collet

James Pearson, lui, est un grimpeur britannique de haut niveau, mondialement réputé pour sa polyvalence. Il marque notamment l’histoire du trad climbing en 2014 avec Rhapsody (Ecosse), le premier et seul E11 jamais réalisé. Il détient également de jolies victoires sur du 9a en voie sportive, des 8b flash en bloc, et des grandes voies jusqu'à 8b+.

Voici le récit d’une famille franco-britannique qui se pousse vers le haut depuis plus de 10 ans !

Le sport à deux comme à quatre

 

James tu as partagé le fait que Caroline t’a “remis sur les rails de l’escalade” et Caroline que James est ton partenaire de grimpe préféré. Ce lien unique que vous partagez dans et en dehors du sport, comment l’expliquez-vous ?

Nous sommes très fusionnels : en plus d'être amoureux, on est meilleurs amis. Je pense aussi que plus tu passes de temps ensemble, plus tu te connais, et plus tu t'apprécies. Et c’est parce qu’on se connaît vraiment bien qu’être partenaires de grimpe est aussi naturel pour nous. Quand James fait des voies, il veut un partenaire en qui il a extrêmement confiance. Souvent, il veut que ce soit moi qui l'assure car il a besoin de se sentir sans pression. On peut aussi trouver ça avec des amis, mais plus on développe une relation de partenariat, plus elle est exceptionnellement efficace.

 

Quand vous êtes encordés, êtes-vous d’abord partenaires de vie ou partenaires de cordée ?

Partenaires de vie avant tout. C’est une question de vie ou de mort les voies que nous empruntons. La conséquence, ce n'est pas juste l'escalade, c'est notre vie à nous, celle de nos enfants. C’est pourquoi c’est crucial d'avoir un bon partenaire : pour que l'escalade reste un moment de plaisir à deux et pour éviter toutes conséquences dramatiques sur notre vie.

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Comment gérez-vous la peur pour l'autre quand l'assureur est l'homme ou la femme de votre vie ?

Très différemment. James est quelqu'un de confiant et de téméraire. Il sait parfaitement gérer la peur pour l’autre puisqu'il sait la gérer pour lui d’abord. De mon côté, la peur est très présente dans ma vie. James vient du trad, moi de la compétition. Forcément, il tire toujours vers le danger, moi, vers la sécurité. C’est notre équilibre de couple dans la vie et dans la grimpe. En vieillissant, on a de plus en plus de discussions sur le choix des voies, nos engagements. C’est plus facile de réfléchir à sa trajectoire à plusieurs, seul c’est compliqué d’être objectif.

 

Dans un couple de grimpeurs professionnels, comment cohabitent deux ambitions différentes ?

Le postulat de base quand tu es athlète professionnel, c'est que tu es une personne égocentrée, centrée sur ta propre réussite. A priori, cette recette à deux personnes peut être problématique car les relations entre sportifs professionnels ne sont pas standards. James et moi avons deux grosses personnalités. Mais dès qu’on s’est mis ensemble, on a très vite pensé « nous » au lieu de « je ». Dès le départ, on formait une équipe. Quand James a fait ses premières voies engagées, derrière, il y avait un travail à deux. Il m'a toujours suivie à l'entraînement parce que ça le motivait de me voir motivée. Et moi, j'ai commencé à faire du trad parce qu'il m’a encouragé à essayer. En théorie, nos ambitions cohabitent bien. Après, ce qui est compliqué, c'est le partage de notre temps. Depuis qu’on a des enfants, on a moins de temps pour nous, alors on a trouvé d’autres solutions. Maintenant, on ne fait jamais deux projets simultanément, on alterne entre nos ambitions.

James tire toujours vers le danger, moi, vers la sécurité. C’est notre équilibre de couple dans la vie et dans la grimpe.

Qu’est-ce que la grimpe vous a appris sur votre manière d’aimer ?

Je ne sais pas si la grimpe nous a appris quelque chose sur le plan de l’amour mais le sport nous a appris qui nous étions réellement. Quand tu es sportif de haut niveau, tu puises profondément en toi. C'est donc plus facile de pouvoir se sentir aimé et d'aimer quelqu'un quand tu sais vraiment qui tu es. De plus, quand ton sport est ton pilier, tu as une certaine stabilité en toi.

 

Est-ce toujours facile de tout partager ensemble : l’escalade, la vie de famille, les voyages ? Comment faites vous coexister toutes ces composantes de votre vie ?

Ce qui est difficile, c'est quand on ne partage pas les choses ensemble. Nous avons tous les deux des passe-temps qui ne nous intéressent pas l’un et l’autre : moi c’est le jardinage, lui le bricolage. J'ai aussi développé une association qui pousse les femmes à s'investir dans l'escalade et même si James a beaucoup appris sur le féminisme, c'est quelque chose qu'on ne peut pas partager entièrement. Il n’empêche que nos deux personnalités sont très emmêlées. C'est pour ça qu'on a besoin de faire le maximum de choses ensemble !

C’est plus facile de réfléchir à sa trajectoire à plusieurs, seul c’est compliqué d’être objectif.

Gérer une famille tout en grimpant

Crédit photo : ©Antoine Collet

Vous avez toujours inclus vos enfants dans votre pratique de l’escalade. Était-ce une évidence depuis le début d’allier votre vie de famille à votre vie professionnelle ?

À partir du moment où notre vie professionnelle n'était pas ordinaire, dès qu'on a eu des enfants, ça nous a paru une évidence de décloisonner la sphère famille-travail. Ça nous a mis dans des situations compliquées parfois mais on a toujours voulu passer notre temps avec eux. On est allé jusqu’à se retrouver dans des réunions professionnelles avec un bébé (rires…).

Pour la grimpe, nous étions moins enthousiastes parce qu’il faut un assureur et un grimpeur. Or, nous voulions grimper ensemble donc on a décidé d’emmener les enfants avec nous. Depuis peu, on commence à remettre ça en question car on ne veut pas leur faire passer des heures au pied d'une falaise à attendre en s'ennuyant. Si ce n'est pas ludique pour eux, on va chercher un autre partenaire de grimpe ou on fait du bloc, comme ça une personne grimpe et l'autre joue avec eux. Mais on ne va certainement pas les obliger à passer une journée en falaise.

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Caroline, tu dis qu’ “être parent est une opportunité de réinventer sa manière de grimper”. As-tu des exemples de comment ta grimpe a évolué depuis que tu es mère ?

Avant d’être parents, on était tout le temps à deux. Donc, même sur une séance de bloc où l’un d’entre nous avait un projet, l'autre venait pour aider à la parade. Depuis les enfants, j'ai commencé à grimper seule, à prendre mes pads et à faire du bloc. Je me rappelle d'une séance où j'avais pris un livre, « À l'écoute du silence », que je lisais entre mes essais. Le livre poussait à ouvrir nos oreilles, à écouter et à regarder autour de nous, à s'immerger dans la nature de façon attentive. J'étais sur un bloc difficile et je me suis sentie me mettre au diapason de tout ce qui était autour de moi. C’est un exercice particulier que tu ne fais pas à deux.

 

« Je m’entraine dur pour être une bonne mère et une bonne grimpeuse, c’est un défi difficile qui va me suivre ces prochaines années ». Qu’en dirais tu aujourd’hui ?

C'est toujours un défi complexe parce qu'il faut trouver l'équilibre entre son temps pour soi et son temps pour les enfants, car l'entraînement ça ne s’arrête jamais. Comme toutes les mamans, je jongle avec mon temps. Avec une chance inouïe, c'est que mon passe-temps fait partie de mon travail. J'essaie d'être vraiment présente quand je peux l’être pour eux, mais aussi de créer du temps pour les choses qui me plaisent. Rester Caroline, pas juste une maman, c'est un grand défi.

La quête du bonheur quotidien est sine qua non dans vos vies. Diriez-vous qu’il peuple quotidiennement vos journées ?

Oui. On ne s'en rend pas toujours compte car dans une journée d'adulte il n'y a pas tant d'heures où tu fais exactement ce que tu voudrais faire, donc on a tendance à ne plus être dans l'appréciation du présent, mais ce qui est sûr, c'est que les enfants te font replonger dans les choses importantes de la vie. Sans enfants, tu te laisses entraîner dans le tourbillon de tes projets. Un enfant, lui, est toujours dans le moment présent, c'est ça le bonheur : apprécier ce que tu es en train de faire. Je pense que grâce à eux, on se concentre sur arrêter de courir et de toujours voir après. Ça ne sert à rien de penser à ce qu'on fera demain, l’important c’est maintenant.

 

Vous dites que “le risque rend la vie meilleure”, aujourd’hui quelle place occupe-t-il dans vos vies ? Où placez-vous la limite ?

C’est un débat continuel. Je suis d'accord sauf qu'à partir du moment où le risque finit par la mort, c'est dur de justifier que c'était le bon choix. J’ai vu des athlètes mourir. Ce n'est pas justifiable. On a beau dire qu'on veut se réaliser pleinement, être des adultes en plus d'être des parents, c’est réussir à mettre la limite pour que ça n'arrive pas. Donc le risque, on le maintient dans nos vies de façon ponctuelle. Faire de l’escalade en falaises, on a décidé qu’on ne le ferait plus parce que c'est un petit risque, mais si tu le multiplies tous les jours, ça devient un risque important. Après, quand une voie nous tient vraiment à cœur, on se prépare le mieux possible pour maintenir sous contrôle le risque et réaliser au mieux notre projet.

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Transmettez-vous aussi le goût du risque à vos enfants ?

Bien sûr. Par rapport à d'autres enfants, on les bride beaucoup moins mais on les éduque aussi beaucoup plus à la prise de risque. Depuis qu'ils sont tout petits, s'ils veulent aller sur un muret, on ne va pas  les empêcher de monter dessus mais on va leur faire la parade. On essaie de bien leur apprendre à connaître leurs capacités et leurs limites quand ils prennent un risque.

Rester Caroline, pas juste une maman, c'est un grand défi.

L’itinérance comme mode de vie

 

Votre mode de vie atypique suit des valeurs fortes : vous avez décidé de voyager autrement pour des raisons écologiques, qu’est ce que cela implique réellement ?

On revient de très loin comme tous les athlètes de compétition qui traversent la planète dix fois par an. Mais il est toujours temps de revoir ce mode de fonctionnement. Un jour nos enfants vont nous demander : « Et vous, qu'est-ce que vous avez fait ? ». C’est pourquoi on essaie de ne plus prendre l'avion. Ça veut dire qu'il faut être plus créatif pour ses aventures de voyage. Les médias nous allèchent avec des vidéos à l’autre bout du monde en nous disant que l’aventure se trouve là-bas. Nous, on est allés à l'autre bout de la Terre pour se rendre compte qu'on pouvait être dépaysés à deux pas de chez soi. On voyage parce qu'on est curieux et qu'on veut être surpris mais on peut l’être tout près de sa maison. On a la chance de vivre à Briançon, un endroit magnifique avec une variation saisonnière immense, c’est pour ça qu'on fait beaucoup plus de petits sauts de puce. Ce qui nous plaît avant tout c’est l’aventure, pas le voyage.

 

Quelle a été votre meilleure aventure en famille ?

Les Pyrénées. On voyageait en camion. C’était l’hiver et on était entre Targassonne, Barcelone et Lleida. On passait d’un paysage de neige à un site de bloc magnifique. Le même jour, on pouvait aller skier, grimper, nager et manger des tapas au bord de la mer. Les enfants étaient tellement heureux de ce qu’ils faisaient. Et nous on était tellement heureux de les voir heureux. C’était suffisant.

Crédit photo : ©Antoine Collet

On est allés à l'autre bout de la Terre pour se rendre compte qu'on pouvait être dépaysés à deux pas de chez soi.

Entre gestion complexe de la vie de famille et vulnérabilité face au danger que court l’autre moitié, ce duo de l'Extrême a tout de même relevé avec brio le défi de concilier passion, performance, parentalité et vie de couple en repensant leur unité familiale comme leur pratique de l’escalade. Les deux aventuriers, anciens grands habitués d’explorations aux quatre coins du monde, ont redéfini ce qu’est le voyage, l’aventure et la réussite sportive comme personnelle, jusqu'à trouver un second souffle dans leur métier. Plus question de se mettre en danger inutilement ou de minimiser la prise de risque encourue, Caroline et James agissent maintenant en conséquence pour leur famille.

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En découvrant la complexité de mener une vie familiale en parallèle de leurs ambitions d'athlètes, James et Caroline ont remis en question autant leurs âmes de baroudeurs que leur regard sur la prise de risque. Car être père ou mère est une aventure qui ne ressemble à aucune autre. Ils relèvent haut la main le défi d’un style de vie partagé entre expéditions, priorités parentales et adrénaline en fissure.

Suivez leurs prochaines aventures granitiques sur @onceuponaclimb !

Texte de Candice Tupin 

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