Quand l’hiver s’installe vraiment — celui qui fait craquer la neige sous les spatules et disparaître les sentiers sous des nuages de poudre — Lucas, Luc et Paul ont décidé de faire ce que peu imaginent sérieusement : relier la Méditerranée à l’Atlantique… en ski de rando. Une diagonale folle, 750 kilomètres et 52 000 mètres de dénivelé dans les jambes, menée par trois amis qui, derrière leurs CV d’ingénieurs, cachent surtout une solide addiction à la montagne. Pendant 48 jours, ils ont avancé comme on tourne les pages d’un très long roman d’hiver. Une expédition rude parfois, drôle souvent, mais surtout profondément humaine.
Les trois visages de la traversée
Lucas • Le navigateur tranquille
C’est souvent lui qui ouvre la trace, oreilles à l’affût et regard rivé sur la carte. Ingénieur le jour, accro aux cartes IGN la nuit, Lucas a ce talent rare : sentir le terrain avant même d’y poser un ski. Il ne parle jamais trop fort, mais quand il annonce « ça passe », tout le monde le suit — et il a raison neuf fois sur dix. Pour le reste, il improvise un détour « pédagogique ».
Luc • Le moteur du trio
Côté endurance, c’est le métronome. Toujours une blague en réserve, toujours un paquet de fruits secs à partager, même dans le blizzard. Ingénieur lui aussi, il a transformé sa passion du matos en art de vivre : il connaît le poids exact de chaque mousqueton, mais n’hésite pas à glisser un petit luxe dans le sac, genre un carré de chocolat premium. C’est le gars qui dit « ça va le faire »… et ça le fait.
Paul • Le conteur compulsif
Avec lui, chaque journée devient un chapitre. Paul documente tout : les couloirs parfaits, les galères, les cabanes qui sentent le bois humide. Parfois avec une GoPro gelée, parfois juste avec son sens du récit. C’est lui qui capture l’atmosphère du groupe, les silences après l’effort, les éclats de rire inattendus. Ingénieur de formation, montagnard de cœur, c’est aussi celui qui se charge des messages aux familles quand le réseau revient (souvent à 2 h du matin, sur une crête improbable).
L’autonomie comme ligne directrice
Ils auraient pu choisir la version “confort” : refuges chauds, repas servis, navettes pour gommer les sections ingrates. Ils ont plutôt opté pour l’option hardcore : dormir dehors,cuisiner au réchaud, transporter toute leur vie sur le dos et assumer chaque imprévu. Chaque semaine, un colis de nourriture végétarienne les attendait dans un village. Le reste du temps, ils vivaient avec ce qu’ils portaient : duvets gonflés à bloc, peaux de phoque rincées, doudounes qui sentent la fumée de feu de bois… Et face à eux, un massif qui ne simplifie rien : parfois trop de neige pour marcher, parfois pas assez pour skier, souvent du vent qui gifle, et des journées entières noyées dans le blanc.
L’aventure n’est pas qu’une question de physique : c’est un jeu permanent d’adaptation
Les Pyrénées, version vraie
Oubliez les clichés de cartes postales : hors des stations, les Pyrénées restent un terrain très peu fréquenté en hiver. Le trio raconte qu’en presque deux mois, ils ont croisé moins de skieurs que vous n’en voyez un samedi matin au télésiège. Et pourtant, chaque rencontre comptait double. Comme ce soir improbable dans une cabane perdue, où un local est arrivé avec un bidon de jus de pomme, un chien fidèle et un sourire qui réchauffe plus vite que n’importe quel poêle. Il avait suivi leur progression, grimpé 1 000 mètres pour venir les saluer. Un geste simple, mais qui résume parfaitement l’esprit du massif : brut, généreux, entier.
Un voyage cousu d’ambiances
Traverser les Pyrénées en hiver, c’est changer de monde toutes les 48 heures :
• les Albères baignées de lumière,
• les plateaux lunaires balayés par un vent qui glace
jusqu’au rire,
• les vallées profondes façon Narnia, où même les rivières
semblent avoir tiré la couette.
Chaque massif impose son style : neige fragile, skis sur le sac, crampons aux pieds, navigation au GPS dans un brouillard total… L’aventure n’est pas qu’une question de physique : c’est un jeu permanent d’adaptation, de renoncement parfois, de petits “OK, on s’accroche” souvent.
Le quotidien : simple, froid, mais étonnamment heureux
Leur luxe ? Le soleil — littéralement. Réveil au premier rayon, rangement du bivouac, progression lente, stop pour un repas chaud qui remonte la motivation, puis mission “trouver un spot à l’abri avant la nuit”. À 17 h, ils montaient la tente. À 18 h, la neige fondait dans les gamelles. À 19 h, chacun glissait ses chaussettes humides au fond du duvet en espérant les retrouver à peu près sèches au matin. Le soir, les discussions se raccourcissaient au fil des jours : la fatigue a parfois plus d’autorité qu’un chef d’expédition. Et pourtant, ils le disent : cette routine les a apaisés. Presque reconnectés.
L’arrivée : le sable, les vagues… et un petit vide
Atteindre Hendaye après 48 jours, c’est une claque : l’air salé, la mer qui bouge, les gens en doudoune légère… un autre monde. L’émotion est là, bien sûr, mais aussi une drôle de mélancolie. Parce que la montagne, dans sa dureté, offre un cadre clair : peu de décisions, beaucoup de sensations. Le retour à la vie classique demande parfois plus d’énergie que l’effort lui-même.
Une aventure alignée avec leurs valeurs
Pas de 4x4, pas d’assistance motorisée. Transports en commun jusqu’au départ, alimentation végétarienne, matériel durable, sobriété partout. Pas pour faire la morale : juste pour être cohérents avec ce qu’ils aiment et comment ils veulent le vivre.
Une histoire qui donne envie de bouger
Au-delà de la performance, ce qui frappe, c’est la manière dont ils racontent l’hiver : sincère, à taille humaine, loin des discours héroïques. Le film qu’ils préparent s’annonce comme une plongée dans un massif injustement dans l’ombre des Alpes, avec un regard neuf, simple et vrai. Une aventure qui ne cherche pas la gloire, mais le sens. Et ça, mine de rien, ça résonne.
Interview Lucas Demange & Paul Romié
« Deux mers, une ligne, et l’envie d’aller au bout » Si vous deviez résumer La Ligne 2 en une phrase ?
Relier deux mers à skis, sans assistance, en acceptant tout ce que l’hiver peut offrir : la beauté, la rudesse, la solitude et la liberté. Une traversée brute, vécue à hauteur d’homme, où l’aventure compte autant que la performance, et où chaque jour impose son lot de surprises et de décisions.
Vous venez de parcourir près de 750 km et plus de 46 000 m de dénivelé en plein hiver. Comment définiriez-vous La Ligne 2 aujourd’hui ?
C’est une vraie aventure dans son sens le plus complet. Chaque journée comporte des contraintes concrètes : l’autonomie totale, la météo changeante, la fatigue accumulée, et le poids des choix quotidiens. Rien n’est jamais lissé, tout reste authentique. C’est autant un récit qu’un itinéraire. Nous n’avons pas cherché à faire “plus dur” pour impressionner, mais à vivre longuement dehors, en cohérence avec nos valeurs, en respectant le rythme de la montagne et celui de nos corps.
Pourquoi les Pyrénées ?
Parce que nous ne les connaissions presque pas. Nous voulions explorer un massif nouveau, moins balisé et plus sauvage que les Alpes, où la montagne impose sa propre logique. Et puis l’hiver, en dehors des stations, les Pyrénées restent incroyablement isolées. Nous avons parfois traversé des jours entiers sans croiser âme qui vive, avec le sentiment d’être vraiment seuls dans la nature.
Tout ce que la vie en montagne offre, sans filtre
Comment avez-vous construit votre “ligne” idéale ?
Avec beaucoup de cartes et de simulations. L’idée était de suivre le fil logique du massif, d’éviter les difficultés gratuites et de créer un itinéraire qui reste fluide et cohérent, tout en permettant de tenir physiquement et mentalement sur 50 jours. Nous avons choisi des étapes relativement courtes, autour de 15 km et 1 300 m de D+, pour tenir la durée. La vraie difficulté, c’est la répétition : être capable de se lever chaque jour et d’avancer malgré la fatigue et les conditions variables.
Comment se prépare-t-on à près de 50 jours d’effort continu ?
Physiquement, c’est classique : beaucoup de ski, de course, de renforcement. Mentalement, c’est plus subtil. Il faut accepter que certains jours seront juste “corrects”, et que ce n’est pas la performance qui compte mais la continuité et la cohérence. Et il faut apprendre à gérer l’énergie collective. Chaque jour, l’un de nous prend la responsabilité d’une tâche différente — navigation, décisions, cuisine — ce qui répartit la charge et permet de tenir le rythme sur la durée.
Qu’est-ce qui a été le plus difficile sur le terrain ?
La météo sur la durée. Deux longues périodes de mauvais temps, notamment côté basque, où il fallait constamment adapter l’itinéraire, rester flexible et imaginer des plans B pour continuer à avancer en sécurité. Et la vigilance permanente. Composer avec la neige, le vent, la visibilité réduite, tout en restant dans un cadre sûr. On ne peut jamais relâcher son attention, même après des journées épuisantes.
L’objectif est de donner envie d’aventures accessibles
À l’inverse, quels moments vous ont le plus marqués ?
Les retours du beau temps après plusieurs jours difficiles. Quand le ciel s’ouvre, tout devient lumineux, presque irréel. Ces instants suspendus restent gravés. Et puis certaines rencontres humaines, comme celle de David, venu nous rejoindre dans une cabane perdue. Il nous a littéralement sortis d’un mauvais pas. On a ressenti l’esprit de fraternité et de solidarité en montagne.
Filmer l’expédition : contrainte ou moteur ?
Les deux. Filmer, c’est du poids supplémentaire, du temps et parfois une heure de travail par jour dans des conditions pas vraiment idéales. Mais c’est aussi un moteur : cela oblige à observer, à réfléchir à ce que l’on vit et à le retranscrire honnêtement. Oui, le film devient un prisme fidèle de l’expédition. Il capte autant les galères que les instants de grâce, et c’est ce qui en fait sa force.
Quel rôle attribuez-vous aujourd’hui au film ?
Avant tout un souvenir impérissable. Il garde une trace vivante de cette aventure que nous avons vécu. Mais aussi un outil pour partager et transmettre une autre manière de faire. L’aventure reste première, mais le film permet de la faire voyager et d’inspirer, ou donner envie !
Votre démarche environnementale est assumée. Quelle place occupe-t-elle dans le projet ?
Le film n’est pas “écolo” à proprement parler. Il cherche plutôt à changer les imaginaires, à montrer qu’on peut vivre de grandes aventures locales, proches et responsables. L’objectif est de donner envie d’aventures accessibles, sans forcément partir loin, consommer plus, ou chercher l’exotisme à tout prix. La montagne de chez soi offre déjà des expériences fortes et durables.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les Pyrénées ?
Leur sauvagerie. Bien plus intense que ce que nous imaginions. Certaines crêtes et vallées semblent intactes, presque secrètes. Des lieux comme le Canigou, où la mer et la montagne se rencontrent, sont d’une puissance presque intimidante. C’est cette dimension de confrontation à la nature qui marque profondément.
Pourquoi une diffusion en festivals, puis en accès libre sur YouTube ?
Pour toucher différents publics, et ne fermer aucune porte. L’idée est que l’histoire circule librement. Et surtout parce que cette aventure n’appartient pas qu’à nous : elle doit pouvoir inspirer et être partagée, là où les spectateurs se trouvent.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne de La Ligne 2 ?
L’authenticité. Une aventure sans artifices, où le beau comme le difficile se partagent de manière brute et sincère. Les hauts, les coups de mou, les silences. Tout ce que la vie en montagne offre, sans filtre.
Et après ? Une troisième ligne ?
Oui, il y a toujours des envies. Peut-être ailleurs, peut-être autrement, mais avec la même philosophie : avancer pour vivre, pas pour cocher des cases. On a rien planifié pour le moment, mais ce sera sûrement encore à ski !
Les Projections
• Grenoble - Lundi 19 janvier - Club Alpin Grenoble Isere
• Millau - 4 au 7 Février - 360 degrés d'aventure
• Paris - 19 février - Cinéma Le Champo
Texte de Carole Cailloux