Publié le 29 juin 2026
Le record de la traversée de l’Afrique à vélo par Adrien Liechti
Carnet de voyage

Le record de la traversée de l’Afrique à vélo par Adrien Liechti

Africa End-to-End
VTT CYCLISME
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17 280 kilomètres, 116 000 mètres de dénivelé, 96 jours et 16 heures, dont quinze passés en détention. Il y a des chiffres qui donnent le vertige. Ceux de la traversée de l’Afrique réalisée par Adrien Liechti en font partie. Assaisonnez le tout d’un solide sens de l’adaptation, d’un soupçon de résilience et d’une passion insatiable pour le vélo, et vous aurez une bonne idée du caractère de ce Genevois au grand cœur. Accessible, simple et authentique, Adrien Liechti aime l’aventure avec un grand A.

Ultra-cycliste accompli et voyageur infatigable, ce Suisse de quarante ans vient d’établir le premier temps de référence de la traversée nord-sud du continent africain à vélo. Un effort XXL, désormais ratifié par la WUCA (World Ultra Cycling Association), qui, au-delà du record, apparaît surtout comme le point de rencontre entre l’ultra-distance et le voyage. Deux univers qui façonnent depuis des années le parcours de cet esthète de la bicyclette. Rencontre avec celui dont la forme de la moustache est aussi affûtée que celle de ces mollets.

J'étais complètement cramé. Aujourd'hui ça va mieux.

Cap des Aiguilles, Afrique du Sud.
6 Avril 2026.

Adrien Liechti peut enfin exulter et soulever son vélo au-dessus de sa tête. Il est le premier cycliste à relier le point le plus septentrional au point le plus méridional du continent africain en un temps record de 96 jours et 16 heures. Un périple en totale autonomie de 17 280 kilomètres à travers 17 pays, ponctué de déserts, de jungles, de lignes droites interminables mais aussi d’innombrables rencontres. Cette traversée hors norme a également été  jalonnée de moments de grâce, de doutes mais aussi d'un épisode inattendu de quinze jours en détention au Cameroun, rappelant que malgré toute la préparation du monde, chaque expédition conserve sa part de risque et d'imprévu. Retour sur une traversée pas comme les autres.

Cela fait quasiment six semaines que tu as bouclé cette traversée. Comment est-ce que ça va aujourd’hui ? Ça ressemble à quoi une journée classique pour toi après la traversée ?

J'ai beaucoup bougé depuis mon arrivée. Aujourd’hui je suis en Italie sur la Tuscany Trail. Globalement, ça va bien. Ça va de mieux en mieux. Physiquement, je suis rassuré parce que mon cœur fonctionne à nouveau normalement. Pendant quasiment un mois après l'arrivée, et même durant les deux derniers mois du record, il ne montait plus au-delà de 105 ou 110 pulsations. J'étais complètement cramé. Aujourd'hui ça va mieux. En revanche, mentalement, c'est plus compliqué. Je connais le blues du retour de voyage, mais là ce n'est pas ça. C'est davantage le fait de devoir traiter tout ce que j'ai vécu pendant trois mois. Finalement, j'ai suivi le même itinéraire qu'un voyageur qui mettrait un ou deux ans à traverser l'Afrique. Tout a été condensé. Je n'ai pas eu le temps de digérer les informations au fur et à mesure. Aujourd'hui je regarde les photos, je recommence à publier du contenu, j'écris un peu. Mais c'est encore compliqué à plusieurs niveaux. Je me rends compte que j'ai besoin d'en parler avec des personnes qui ont vécu des aventures aussi longues. Il n'y en a pas beaucoup. Sur une course de bikepacking classique, les dernières heures avant l'arrivée sont souvent un moment où l'on se relâche parce qu'on sait que plus rien ne peut arriver. Sur cette traversée, cette sensation a duré plusieurs jours. C'est quelque chose de très particulier.

Tu es parti le 2 janvier du Cap Angela en Tunisie pour rejoindre le Cap des Aiguilles en Afrique du Sud. Comment est née l'idée de cette traversée ?

L'idée est venue relativement tard. C'était durant l'été précédent. Je cherchais un long FKT (Fatest Known Time), une traversée de continent. Je regardais ce qui existait déjà et ce qui n'avait jamais été fait. J'ai commencé à m'intéresser à l'Afrique. J'y avais déjà beaucoup voyagé, mais je n'ai rien trouvé sur Internet. J'ai alors contacté la World Ultra Cycling Association pour savoir si quelqu'un détenait déjà le record. Larry, qui s'occupe de la WUCA, m'a répondu qu'une tentative avait déjà eu lieu mais qu'elle n'avait pas abouti. Il n'existait donc aucun record officiel. À partir de là, je me suis immédiatement plongé dans la cartographie pour vérifier si un itinéraire était possible compte tenu du contexte géopolitique. J'ai vu que c'était faisable. Et c'est parti de là.

Tout a été condensé. Je n'ai pas eu le temps de digérer les informations au fur et à mesure.

Tu pratiques autant le voyage à vélo que les compétitions d’ultra-distance. Est-ce que ce projet était finalement la rencontre de ces deux univers ?

Exactement. Pour imaginer, préparer puis réussir une traversée comme celle-ci, il faut plusieurs compétences. Il faut savoir rouler longtemps, enchaîner les journées, gérer la fatigue, mais aussi savoir voyager. Il faut comprendre comment fonctionnent les frontières, les visas, les autorités, l'alimentation, la logistique. Il faut être capable de s'adapter en permanence. 

Comment s’est passée la préparation d’un projet de cette ampleur ?

Physiquement, je n'ai rien fait de spécial. Je me suis même forcé pendant trois semaines à ne quasiment rien faire avant le départ. Je me suis dit qu'il valait mieux partir frais et avec un peu plus de poids plutôt que d'arriver fatigué. Avec ma compagne, nous étions au Canada dans une maison pour faire du house-sitting. Je ne pouvais quasiment rien faire à part marcher quelques minutes tous les trois-quatre heures à cause de la météo extérieure. Au début c'était difficile, mais ça m'a fait énormément de bien. Avec une vie de nomade, tu es constamment dans l'excitation, dans l'action. Tu ne peux pas tenir éternellement à ce rythme. Il faut parfois accepter de s'ennuyer. La préparation a surtout porté sur la logistique. Je me suis concentré sur l'obtention du visa algérien, qui n'est pas simple à obtenir. Le reste des visas pouvait être obtenu sur la route. Il y a eu aussi tout le travail avec les partenaires, le montage du vélo, la recherche de financement, la construction de l'itinéraire et toute la documentation nécessaire à
l'homologation du record.

Je regardais ce qui existait déjà et ce qui n'avait jamais été fait… J'ai vu que c'était faisable. c'est parti de là.

Justement, on imagine souvent qu’un record consiste simplement à pédaler. Mais la réalité semble bien différente.

Oui, il y a énormément de choses à gérer. Pour la validation du record, la WUCA demande une quantité importante de preuves. Chaque sortie doit être enregistrée sur Strava. La fin d'une journée doit correspondre exactement au début de la suivante. Chaque jour, tu dois prendre une photo géolocalisée. Tu dois enregistrer tes données GPS, la fréquence cardiaque ou la puissance pour démontrer que tu roules réellement. Ensuite, toutes ces informations doivent être renseignées dans un tableau de suivi pendant toute la durée du record. Ce n'est pas simplement une trace GPX à fournir à l'arrivée.

Lorsqu’on pense à la traversée de l’Afrique, on pense immédiatement à la question du risque. Toi, comment percevais-tu cette dimension avant le départ ?

Sincèrement, je n'avais aucune appréhension particulière. J'avais déjà beaucoup roulé sur le continent et je savais que je n'allais pas avoir de problème avec les populations locales. Là où je pensais devoir être vigilant, c'était plutôt dans les relations avec certaines autorités, aux frontières ou sur les checkpoints. Ce qui m'a surpris, c'est qu'il y a finalement eu beaucoup moins de problèmes que ce que j'imaginais. Par exemple, au Nigeria, j'ai traversé environ trois cents checkpoints. Pourtant, personne ne m'a jamais demandé d'argent. Je pense que le fait de parler français et anglais a énormément aidé. J'arrivais toujours avec le sourire, en discutant avec les gens. Ça facilite énormément les choses.

Après un mois et demi sur la route, ton aventure bascule brutalement au Cameroun. Peux-tu revenir sur ce qui s'est passé ?

J'étais simplement en train de traverser le pays. En passant sur un pont, j'ai pris une photo. Au milieu du pont se trouvait une sentinelle militaire qui m'a immédiatement demandé d'arrêter. Au début, je pensais que la situation allait se régler comme dans beaucoup d'autres pays, tu effaces la photo et tu repars. Mais cette fois, les choses ont pris une autre ampleur. Le militaire a appelé sa hiérarchie. Puis d'autres autorités ont été impliquées. La situation a rapidement échappé à mon contrôle. Finalement, j'ai été transféré à Yaoundé, où j'ai été placé en détention.

Tu passes alors quatorze jours sans téléphone ni contact avec l’extérieur. Comment as-tu vécu une telle situation ?

Je ne savais pas où j'étais. Je ne savais pas combien de temps cela allait durer. Je n'avais aucune information. Heureusement, je parlais français et les autres détenus ont pu m'expliquer un peu comment fonctionnait l'endroit. Mais mentalement, je suis quelqu'un qui reste très focalisé sur son objectif. Même là-bas, je réfléchissais déjà à la suite. Je me demandais ce que j'allais faire si je sortais le lendemain, comment reprendre le parcours, comment gérer les visas qui risquaient d'expirer. Mon esprit était toujours tourné vers la poursuite de la traversée.

Pour la validation du record, la WUCA demande une quantité importante de preuves

il y a finalement eu beaucoup moins de problèmes que ce que j'imaginais

Est-ce qu’à un moment le sentiment de peur t’envahit ?

Non, pas vraiment. Ce n'était pas la première fois que j'étais détenu lors d'un voyage. J'avais déjà connu une situation similaire en Afrique de l'Est. Je savais aussi que, dans ce contexte, je ne risquais probablement rien physiquement. Je pensais surtout que cela allait prendre du temps. Je savais également que j'avais accès à certaines ressources pour pouvoir manger correctement. Dans ce genre de situation, l'argent permet souvent de résoudre beaucoup de problèmes du quotidien.

Comment la situation s'est-elle finalement débloquée ?

C'est une histoire assez incroyable. Quelques jours avant mon arrestation, j'avais rencontré un voyageur australien nommé Jason à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun. Nous avions partagé un repas et discuté de voyage avant de reprendre chacun notre route. Une dizaine de jours plus tard, alors que j'étais détenu, je l'ai vu apparaître devant ma cellule. Pendant mon absence, mon tracker GPS était resté figé au même endroit et plusieurs personnes avaient commencé à s'inquiéter. Grâce à la mobilisation de la communauté des voyageurs sur différents groupes Facebook, Jason a fini par comprendre que quelque chose n'allait pas. En recoupant les informations et en suivant ma dernière position connue, il a réussi à me localiser. À partir de ce moment-là, il a pu transmettre des informations à mes proches, à l'ambassade suisse et aux autorités. Les choses se sont alors accélérées et quelques jours plus tard, j'étais libre.

Entre-temps tu contractes également le paludisme…

Oui. Dans la prison il fait très chaud et il y a des moustiques. Je suis tombe malade sur la fin de ma détention. Mais j'ai eu le droit d'aller à l'hôpital de la garnison militaire ou j’y ai passé mes trois derniers jours. J'avais une chambre pour moi, une douche, de quoi manger correctement. Ça m’a permis de bien me remettre.

Comment remonte-t-on sur un vélo après quinze jours de détention ? Est-ce que ta façon d'aborder la traversée avait changé ?

Non, pas vraiment. Physiquement, j'avais perdu du poids et pas mal de muscles mais j’avais toujours mon objectif en tête. Lorsque je suis sorti j'ai pu aller chez l'ambassadeur pendant deux jours mais je sentais que j'avais toujours un blocage. Je suis alors retourné sur le lieu exact où j'avais été arrêté. J'ai roulé une soixantaine de kilomètres en arrière pour retrouver ce pont où tout s'était arrêté. J'ai rallumé mon GPS à cet endroit précis et j'ai repris la trace du record. À ce moment-là, j'ai repris contrôle. Avant mon arrestation, j'avais déjà trouvé mon rythme. Je roulais entre onze et treize heures par jour et je savais que c'était soutenable sur la durée. Après ma sortie, j'ai repris un peu plus progressivement pendant quelques jours, le temps de récupérer physiquement. Mais ensuite, je suis revenu exactement au même rythme qu'avant. 

Pendant mon absence, mon tracker GPS était resté figé au même endroit et plusieurs personnes avaient commencé à s'inquiéter

J'ai roulé une soixantaine de kilomètres en arrière pour retrouver ce pont où tout s'était arrêté. J'ai rallumé mon GPS à cet endroit précis

À ce moment-là, est-ce que l'objectif du record est toujours présent ou est-ce simplement l'envie d'aller au bout de l'aventure qui te porte ?

Le record est toujours là, mais ce n'est pas forcément ce qui m'obsède le plus. Ce qui compte avant tout, c'est de terminer le projet. J'avais investi énormément d'énergie dans cette traversée. Je voulais aller au bout. Je savais aussi que j'étais encore dans les temps. Même avec ces quinze jours d'arrêt, le record restait possible. Mais honnêtement, ce qui me motivait surtout, c'était de finir ce que j'avais commencé.

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, tu expliques que la solitude n'a jamais vraiment été un problème.

Non, jamais. J'ai l'habitude de voyager seul. Et surtout, je n'étais jamais réellement seul. Tous les jours, je rencontrais du monde. Je discutais avec des gens dans les villages, dans les cafés, aux frontières. Il y avait toujours des échanges. Ce sont ces rencontres qui rendent ce genre de voyage intéressant. Les paysages sont magnifiques, mais ce sont surtout les gens qui restent.

Justement, quelles sont les plus belles surprises que t'a réservées cette traversée ?

Il y en a eu énormément. La Guinée a été un énorme coup de cœur. Les paysages sont incroyables, la jungle est magnifique, les gens sont extrêmement accueillants et la nourriture est excellente. Le Nigeria m'a aussi beaucoup marqué. C'est un pays intense, parfois chaotique, mais avec une énergie incroyable. J'y ai vécu des situations très drôles et fait de très belles rencontres. J'ai aussi redécouvert la Namibie que j'avais déjà traversée auparavant. Cette fois, j'y ai passé une journée de repos avec des gens extraordinaires. Et puis il y a eu la traversée de la jungle au Congo où j'ai eu la chance d'observer des gorilles. C'est un souvenir assez unique.

Ce qui m'a toutefois beaucoup marqué , c'est tout l'aspect humain

Après 17 280 kilomètres, que ressens-tu en arrivant finalement au Cap des Aiguilles ?

Honnêtement, pas grand-chose sur le moment. J'étais surtout très fatigué. J'avais déjà compris deux jours avant que j'allais terminer. À ce niveau de fatigue, les émotions sont un peu atténuées. C'était davantage un sentiment d'accomplissement. La satisfaction d'avoir terminé un projet que j'avais imaginé plusieurs mois auparavant. Il y avait aussi une petite appréhension par rapport à l'après. Je savais que quelque chose allait se terminer et qu'il allait falloir redescendre de cette aventure.

Tu as publié tous les chiffres de la traversée mais tu expliques aussi qu'ils « ne comptent pas vraiment ». Qu'est-ce qu'il te reste aujourd'hui de cette aventure ?

Pour moi, ce qui reste avant tout, c'est tout ce que j'ai appris. J'ai beaucoup appris sur la manière de monter un projet, de le mener à bien et de le terminer. Aujourd'hui, je suis encore un peu perdu. Je pense que j'ai besoin de temps pour comprendre réellement ce que j'ai vécu. Ce qui m'a toutefois beaucoup marqué, c'est tout l'aspect humain. J'ai énormément discuté avec les gens sur la route, dans les cafés, mais aussi en prison. J'ai découvert des points de vue très différents du nôtre. Les discussions sur l'histoire coloniale, sur la façon dont les populations locales nous perçoivent, sur notre place en tant qu'Européens dans ces pays, tout cela m'a beaucoup fait réfléchir. L'Algérie m'a particulièrement marqué. C'est un pays fascinant, juste de l'autre côté de la Méditerranée. Je vais d'ailleurs y retourner. C'est aussi un pays incroyable pour voyager à vélo. Finalement, ce n'est pas vraiment le vélo qui me reste. C'est surtout l'aspect humain.

À l'inverse, qu'est-ce que cette traversée t'a pris ?

Elle m'a pris énormément d'énergie. Aujourd'hui encore, je sens que la récupération est longue. Physiquement mais aussi mentalement. C'était un projet extrêmement exigeant. Avec le recul, je pense aussi que l'âge joue un rôle. À 25 ans, je me serais probablement remis plus vite. Mais en même temps, je ne suis pas certain que j'aurais été capable de mener à bien un projet pareil. Il faut une certaine expérience et une certaine résilience mentale.

Et qu'est-ce qu'elle t'a apporté ?

Beaucoup de confiance en moi. Le fait d'avoir imaginé ce projet, de l'avoir construit puis mené jusqu'au bout. Ça apporte forcément quelque chose. Mais je pense aussi que l'aventure n'est pas complètement terminée. Il y a tout l'après. Il faut réussir à comprendre ce que l'on a vécu et à le transmettre.

Aujourd'hui, de quoi as-tu envie ?

Je suis encore en pleine réflexion. Cela fait quatre ans maintenant que je vis de manière nomade. Ma priorité aujourd'hui, c'est probablement de trouver une « home base ». Un endroit où poser mes affaires. Même si je continue à voyager beaucoup, je pense que c'est devenu important pour mon équilibre. Je vais continuer à faire des courses, à voyager et probablement à partager cette aventure à travers des conférences. J'ai aussi beaucoup de contenu à trier et à raconter. Peut-être sous la forme d'un livre ou d'un projet éditorial, je ne sais pas encore. Mais une chose est sûre : je vais continuer à explorer le monde à vélo. 

une chose est sûre : je vais continuer à explorer le monde à vélo

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