Publié le 6 août 2026
Le Gravel à Tahiti selon Jules Dreyer
Crédit photo : ©Jules Dreyer
Carnet de voyage

Le Gravel à Tahiti selon Jules Dreyer

I Rode Paradise, ou 2 mois de gravel hors du temps en Polynésie-Française, racontés par les images.
VTT CYCLISME, IMAGES
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Carnet de Voyage, Interview

Alors que tout pousse à accélérer, à rechercher l’instantané et à partager à foison, il y a souvent un élément que l’on oublie, regarder devant soi. C’est précisément ce qu’est venu chercher Jules Dreyer lorsqu’il décide de partir à Tahiti, le gravel dans la soute. Découvrir ses paysages, ses chemins de terres particuliers et sa végétation dense. Une carte postale de 7min, qui nous plonge dans l’ambiance de cette île de Polynésie Française. Un trépied, une caméra et des idées, et la magie de Jules Dreyer fait le reste. 
 

Crédit photo : ©Jules Dreyer


Sous un air de musique classique, ce qui ressort immédiatement c’est les couleurs, la mise en scène, et les cadrages du court-métrage. Et puis, il y a le sujet principal : l’île, ses chemins, ses habitants, et son atmosphère particulière. Loin de nos standards, aller faire du gravel à Tahiti peut sembler contre-intuitif, ce n’est en tout cas pas le choix premier d’un cycliste. Le court-métrage pose un cadre assez simple : la richesse de l’exploration et du voyage solo. Une quête de soi qui s’étend sur une vaste diversités de sujets et de contextes. Ici le vélo, l’outil par excellence d’aventure. Il ne s’agit plus seulement de pédaler, mais de partir, d’avancer. 
 

Crédit photo : ©Jules Dreyer


Pour mieux comprendre les dessous de ce projet, Jules a accepté de répondre à nos questions. 
 

D'où t'est venue l'idée de partir faire ça : seul, en plein hiver, sur les pistes de gravel de Tahiti, pendant deux mois ?

L'objectif, pour moi, était d'aller chercher un lieu qui me paraissait tellement loin de ma réalité que j'avais presque du mal à croire qu'il existait vraiment. On a tous cette image de Tahiti ou de Bora Bora : des plages de sable blanc, des lagons turquoise, une carte postale parfaite. Mais derrière cette image se cache une autre réalité beaucoup plus profonde : une culture authentique, un rapport au temps différent, une générosité et une notion du partage qui m'ont profondément marqué. Le voyage à vélo a cette capacité incroyable de créer des rencontres improbables. Quand on avance lentement on devient beaucoup plus accessible. Les gens viennent naturellement vers toi. Ce sont souvent des rencontres qui durent quelques minutes mais qui laissent une empreinte pour des années.

Pourquoi ne pas découvrir un endroit que personne ne conseillerait spontanément pour le gravel ?

Je me suis alors demandé pourquoi aller rouler là où tout le monde va déjà ? Pourquoi ne pas découvrir un endroit que personne ne conseillerait spontanément pour le gravel ? Finalement, c'est peut-être justement là que commence l'aventure. Quand on sort des itinéraires prévus, on laisse une place à l'inattendu. Et c'est souvent dans cet imprévu que naissent les plus belles histoires.

T'es un rider avec une sensibilité créative assez singulière. Pourquoi ce projet de film, et pourquoi cette envie de le vivre en solo ?

Depuis plusieurs années, je voyais émerger des films très contemplatifs, presque silencieux, inspirés de la cinématographie japonaise avec peu de paroles, beaucoup d'espace, des plans fixes, une lumière naturelle et des détails du quotidien. J'avais envie d'explorer cette manière de raconter une histoire. Pas seulement montrer ce que j'ai vécu, mais transmettre une sensation. Faire ressentir le calme, l'immensité, les silences mais surtout la beauté des choses simples. Le fait de vivre ce projet en solitaire n'était finalement pas le point de départ. C'en est presque devenu une conséquence. Je voulais absolument réaliser ce film, partir dans un univers diamétralement opposé à ma vie alsacienne et me confronter à quelque chose d'inconnu. Personne n’était réellement disponible pour m’accompagner, mais je comptais pas laisser mon rêve s’éteindre à la sonnerie de mon réveil.

Qu’est-ce que ça apporte, de filmer ça tout seul, sans personne pour capter le moment à ta place ?

Filmer seul m'offre une liberté immense. Je peux m'arrêter dès qu'une lumière m'interpelle, attendre vingt minutes qu'un nuage passe ou refaire une prise autant de fois que nécessaire. Je ne dépends du rythme de personne. J'imaginais chaque plan comme un tableau dans lequel je voulais simplement apporter du mouvement. Chaque image devait pouvoir exister indépendamment des autres, comme une aquarelle animée. J'accorde énormément d'importance au cadrage, aux textures, à la lumière. Avec une caméra, on concentre le regard sur une seule partie du réel. Paradoxalement, il m'arrive parfois de ressentir une émotion encore plus forte derrière mon écran qu'à l'oeil nu, parce que l'image oblige à regarder autrement.
 

J'imaginais chaque plan comme un tableau dans lequel je voulais simplement apporter du mouvement.

Crédit photo : ©Jules Dreyer


À contrario, filmer seul c'est aussi beaucoup de contraintes. Comment tu t'es organisé, niveau vélo, matériel vidéo, autonomie énergétique, pour réussir à tout gérer sans personne pour t'assister ?

La liberté a un prix. Filmer seul signifie faire des allers-retours permanents, poser la caméra, repartir chercher son matériel, refaire parfois plusieurs centaines de mètres pour récupérer le trépied. Certaines séquences de quelques secondes représentent parfois plusieurs dizaines de minutes pour capter le bon moment. J'ai donc imaginé un setup le plus léger possible. Un trépied carbone, un Sony A6700 associé à un 17-70 mm f/2.8, quelques batteries supplémentaires et le strict nécessaire.
 

Ce n'est pas uniquement un paysage exceptionnel, c'est surtout une manière d'habiter leur île.

Tahiti, c'est aussi une culture, des gens. Qu'est-ce que tes rencontres avec les Polynésiens t'ont renvoyé sur ton propre rapport au voyage ?

Tahiti est différente de tout ce que j'avais connu jusque-là. Ce n'est pas uniquement un paysage exceptionnel, c'est surtout une manière d'habiter leur île. J'ai découvert une culture où le partage n'est pas une valeur que l'on affiche, mais quelque chose qui se vit naturellement. Les traditions sont encore très présentes, le lien à la famille, à la terre, à l'océan est extrêmement fort. On ressent une forme d'équilibre entre l'homme et son environnement que l'on retrouve plus difficilement chez nous. Ces rencontres ont profondément modifié mon rapport au voyage. J'ai compris qu’une aventure se différencie du simple voyage par la qualité des liens que l'on crée. Les Polynésiens m'ont appris qu'on pouvait vivre avec beaucoup moins, tout en ayant le sentiment de posséder davantage. Ils m'ont rappelé qu'on pouvait être riche de temps, de relations humaines et d'histoires partagées.
 

Crédit photo : ©Jules Dreyer


Tu peux me parler d'un des meilleurs moments lors de ces deux mois ?

S'il y a un moment que je dois retenir, ce serait plutôt un rituel. Chaque semaine avaient lieu les « Social Rides » organisé par Haribariba programme. Le rendez-vous était fixé à 4h20 du matin pour aller chercher le lever du soleil au sommet d'un col qui domine Papeete, le belvédère. C'était devenu un moment de partage. On roulait dans le silence de la nuit, chacun avec sa lumière, avant de voir progressivement l'île s'éveiller sous les premiers rayons du soleil. Ce sont des instants extrêmement simples, mais dont on se souvient longtemps. Les personnes que j'ai rencontrées lors de ces sorties ont profondément changé mon voyage. Elles m'ont accueilli comme si j'avais toujours fait partie du groupe. Je pense sincèrement que certaines de ces rencontres ont changé ma manière de voir le monde, et probablement aussi ma manière de voir la vie.

Est-ce que tu as fini par nouer une relation particulière avec la solitude ? Qu'est-ce que t'es allé chercher, en partant seul pendant deux mois ?

Lorsqu'on part seul, on développe une relation différente avec tout ce qui nous entoure. On devient beaucoup plus attentif aux paysages, aux sons, aux odeurs, aux changements de lumière. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, je ne crois pas que la solitude enferme. Au contraire, elle rend plus disponible aux autres. Quand on est seul, on accepte plus facilement une invitation, une conversation ou une rencontre. On devient plus perméable au monde. Je crois que je suis allé chercher une forme de liberté. Celle de ralentir. De ne plus être constamment dans l'urgence de produire, d'avancer ou de planifier. Pour la première fois depuis longtemps, je me suis véritablement autorisé à m'asseoir et simplement regarder un paysage. J'ai aussi compris que l'inspiration était souvent déjà là, sous mes yeux. Encore faut-il accepter de ralentir suffisamment pour l’intercepter.
 

Crédit photo : ©Jules Dreyer

Une fois rentré, comment t'as construit le film ? Qu'est-ce que t'as choisi de garder, ou de couper, de ce que t'as vraiment vécu là-bas ?

Mon objectif était de réaliser un film presque entièrement muet, à l'exception de l'intervention de Teiki Pambrun, pionnier de la navigation polynésienne, qui partage sa vision de la solitude. Cela peut sembler paradoxal, mais je voulais que le spectateur puisse projeter ses propres émotions sur les images. Lorsqu'un film explique tout, il laisse finalement peu de place à l'imaginaire. À l'inverse, le silence oblige chacun à compléter l'histoire avec sa propre sensibilité. La musique et les images créent une forme de dialogue silencieux avec celui qui regarde. Les émotions ne sont plus imposées ; elles sont simplement suggérées. Au montage, j'ai cherché à conserver uniquement les instants qui racontaient quelque chose. J'ai alterné les séquences de gravel avec des moments beaucoup plus contemplatifs, des scènes de vie, des détails, des rencontres. Je voulais que le vélo ne soit jamais une finalité, mais simplement le fil conducteur d’une aventure authentique.

Le silence oblige chacun à compléter l'histoire avec sa propre sensibilité

Crédit photo : ©Jules Dreyer

En termes de chemins, qu'est-ce que t'as retenu de Tahiti ? C'est comment, pour le gravel ?

Tahiti est probablement l'un des endroits les plus exigeants sur lesquels j'ai roulé. Les pistes sont incroyablement raides, souvent très cassantes, avec une humidité permanente qui transforme rapidement les chemins. Ce n'est pas une destination pensée pour le gravel. Les chemins n'ont pas été développées dans cette optique et, justement c'est ce qui fait tout son intérêt. On a vraiment le sentiment d'explorer plutôt que de suivre un itinéraire balisé. Le gravel prend alors tout son sens. C'est un vélo qui n'impose aucune frontière. Il permet de passer naturellement de la route à une piste forestière, puis à un chemin plus sauvage, sans jamais avoir l'impression d'être limité. On accepte simplement de suivre sa curiosité. Et c'est souvent cette curiosité qui finit par nous conduire vers les endroits les plus inattendus.

Tahiti est probablement l'un des endroits les plus exigeants sur lesquels j'ai roulé.

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