Publié le 16 juin 2021
LE GÉANT BLEU
Crédit photo : © Alex Voyer

LE GÉANT BLEU

RENCONTRE À COUPER LE SOUFFLE AVEC LE COLOSSE DES ABÎMES

Apnée

Du géant, il réalise les exploits. Titanesques. Du géant, il a aussi la carrure. 1m 97. Et dans « le Grand Bleu », le légendaire film de Luc Besson, il puise son inspiration. Esthétique et exaltée. Arthur Guérin-Boëri, 36 ans, est aujourd’hui une référence planétaire en apnée dynamique, cette discipline mystique où il s’agit de nager loin plutôt que profond. Il l’a encore prouvé ce printemps en parcourant 120 m, sans respirer, dans l’eau gelée d’un lac glacé finlandais. Un nouveau record. Un de plus.

Ingénierie du son, Jacques Mayol & parenthèse enchantée

Crédit photo : © Aubin Vaissière

On nait apnéiste ou on le devient ?

On le devient, avec du temps passé au contact de l’élément et de l’entraînement. Néanmoins, pour le haut-niveau, il y a une part d’inné, liée à la génétique, et un facteur culturel, adossé à l’environnement dans lequel on grandit étant enfant.

De ton côté, tu es devenu apnéiste sur le tard…

Effectivement, j’ai fait la découverte de ce sport à l’âge de 26 ans, au sortir de mes études en ingénierie du son, en région parisienne. Une fois mon diplôme en poche, l’envie de reprendre le sport s’est manifestée. Étant originaire de Nice, avec une famille de culture méditerranéenne, j’avais appris très jeune à apprécier le contact sous-marin. L’élément « eau » me manquait. Je me suis donc renseigné sur les structures franciliennes proposant des baptêmes d’apnée et me suis alors rendu compte de l’enthousiasme autour de ce sport : tous les clubs étaient saturés de demandes ! J’ai eu de la chance puisqu’il restait une place à Apnée Passion, à Montreuil. J’ai sauté sur l’occasion. Pour ne jamais le regretter.

Ton baptême en apnée, à l’âge de 26 ans, fût une révélation ? Ou y avait-il déjà un terreau propice pour que s’enracine cette passion ?

Même si je concède que c’est très « cliché », comme beaucoup de monde, j’ai été inspiré par le film de Luc Besson, « Le Grand Bleu », qui raconte avec poésie, esthétisme et dramaturgie la vie de Jacques Mayol, un jeune français épris des profondeurs. Je devais avoir 10 ans la première fois que je l’ai vu. Cette œuvre m’a bouleversé.

Pourquoi « Le Grand Bleu » t’a-t-il tant marqué ?

Tout d’abord, parce que j’ai une tendance cinéphile et que j’adore la signature du Besson des années 1990. Ensuite, parce que l’histoire m’a touché. Je me suis identifié au personnage de Jacques Mayol avec qui je partage quelques similitudes de parcours. Comme lui, j’ai grandi sans présence maternelle et vécu de nombreux déménagements, avec un père très présent. A son image, je me suis senti en décalage, rêveur, un peu marginal. L’idée véhiculée dans le film selon laquelle, sous l’eau, on retrouve un certain bien-être, comme une parenthèse enchantée, comme une bulle de quiétude, nous faisant oublier un monde émergé plus grisonnant, m’a parlé.

L’APNÉE, UN SPORT TRÈS COMPLET AU CONFLUENT DE LA NATATION, DU YOGA, DU TAÏ CHI ET DE LA MÉDITATION

Suite à ton baptême, tout s’est enchaîné très rapidement… Deux ans après ton premier plongeon, tu devenais Champion du Monde de la discipline. Peux-tu nous raconter cette ascension éclair ?

À l’origine, j’ai été attiré par la dimension « couteau-suisse » de l’apnée. Ce sport très complet se trouve au confluent de la natation, du yoga, du Taï Chi et de la méditation. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’il est aujourd’hui très tendance. L’année suivante, on m’a proposé de rejoindre le groupe « compétition ». Puis, d’une épreuve à l’autre, je me suis retrouvé aux Championnats de France, en équipe nationale et finalement Champion du Monde, à Kazan, en Russie, en 2013, seulement 2 ans après avoir commencé. Ça s’est déroulé de façon très naturelle, ce n’était absolument pas prémédité. Au début, j’ai eu l’impression de trouver un passe-temps qui me plaisait, et ce n’est que plus tard que j’ai pris conscience de ma prédisposition pour ce sport.

Crédit photo : © Alex Voyer

Qu’est ce qui t’a instantanément plu dans la pratique de l’apnée et t’a poussé à la positionner au centre de ta vie ?

(Avec une fluidité et une clarté qui traduisent une réponse mûrement réfléchie) Déjà, le contact avec le milieu et l’élément. Puis, ces sensations d’apesanteur, de calme, de silence, de sérénité… Il y a donc un aspect circonstanciel lié à l’environnement dans lequel on évolue, ainsi qu’un aspect introspectif, presque méditatif, puisqu’on plonge à la découverte de soi-même, dans un endroit où personne ne peut interrompre la réflexion.

Quelles sont les qualités qui fondent un bon apnéiste ?

(Toujours avec la même limpidité) Une grande force mentale. Une capacité à lâcher prise, c’est-à-dire savoir rester dans le relâchement malgré la difficulté. Ensuite, pour le haut-niveau, il y a une part d’inné, de génétique, même si ces prédispositions se travaillent : la faculté à travailler au niveau musculaire malgré la dette d’oxygène. Ou plus simplement, supporter des taux d’oxygène très faibles sans perdre connaissance. Avoir une bonne technique de nage, ce que l’on appelle « l’aquacité », aide également beaucoup. Ces 3 facteurs agrémentés d’un entraînement physique rigoureux et d’un matériel de qualité peuvent permettre d’atteindre le plus haut-niveau.

ON PLONGE À LA DÉCOUVERTE DE SOI-MÊME, DANS UN ENDROIT OÙ PERSONNE NE PEUT INTERROMPRE LA RÉFLEXION

Entreprenariat, cocktail & Free-Solo

Crédit photo : © Aubin Vaissière

Comment se structure le quotidien d’un apnéiste professionnel ? Comment t’entraînes-tu ?

En réalité, exercer le métier d’apnéiste professionnel nous éloigne un peu de l’eau et de la compétition. Un apnéiste professionnel doit être plus entrepreneur que sportif. Une fois qu’il a atteint une certaine légitimité grâce à ses titres, il s’agit de capitaliser en développant des projets de communication ambitieux avec des partenaires. On devient vite producteur de contenus audiovisuels, maître de stage, conférencier, coach en management et en prise de risque… Ça laisse peu de temps à la pratique, et c’est dommage ! (Un temps de réflexion) Pour revenir à ta question, je m’astreins à 3 séances d’apnée pure par semaine. Pas plus, sinon c’est contre-productif tellement ces sessions sont exigeantes mentalement. Je complète par 4 entraînements de préparation physique, en natation, course à pied ou en renforcement musculaire. Le reste de la journée, je travaille sur les projets qui me lient à mes partenaires (sourire).

Ce costume de « communiquant » que tu dois enfiler au détriment de la combinaison de plongée est directement lié à l’engouement populaire autour de ce sport, presque mystique, qui nourrit nombre de fantasmes…

Je n’ai pas peur de le dire : l’apnée est un sport qui fait rêver les français ! Grâce au succès populaire du film, désormais, l’apnée plane dans l’inconscient collectif. Elle nourrit un imaginaire très fort, elle fascine le public. Cette discipline est presque inscrite dans notre patrimoine culturel. Et c’est propre à la France, et l’Italie, puisqu’il n’en va pas de même ailleurs sur le planisphère…

JE M’ASTREINS À 3 SÉANCES D’APNÉE PURE PAR SEMAINE. PAS PLUS, SINON C’EST CONTRE-PRODUCTIF TELLEMENT CES SESSIONS SONT EXIGEANTES MENTALEMENT

En quoi l’apnée fait beaucoup de « bien » à l’Homme que tu es ? Quels sont les apprentissages liés à cette pratique que tu retranscris dans ta vie de tous les jours ?

L’apnée, c’est un sport thérapie. Le pratiquer régulièrement impose la maîtrise d’une gymnastique mentale dans le dépassement de l’envie de respirer. Apprendre à dominer ce réflexe primaire qu’est respirer offre une grande connaissance de soi, mais également une certaine confiance en soi. Quand tu ajoutes à cela les bénéfices physiologiques provoqués par le dégagement d’hormones de bien-être telles que les endorphines, la cortisone ou l’adrénaline, tu obtiens un cocktail très agréable ! Lorsque tu sors de l’eau, tu accèdes à un état puissant de sérénité et de zénitude.

Crédit photo : © Aubin Vaissière
Crédit photo : © Alex Voyer

L’apnée se veut très attractive car elle demeure mystique voire opaque aux yeux du commun des mortels. Naturellement, la sensation de suffoquer peut apparaître horrible. Quel regard portes-tu làdessus ? Comment on transforme cette impression de manquer d’air en loisir ?

Alors attention, en préambule je tiens à rappeler que la grande majorité des licenciés – 90% je dirais – ne sort pas de sa zone de confort et ne va pas trop loin dans l’envie de respirer. Non, les bienfaits ressentis ne sont pas proportionnels au dépassement de soi ! Non, la plupart des pratiquants ne sont pas des stakhanovistes du travail introspectif et ne se dépassent pas à s’en arracher la tête. Cette quête ne concerne qu’une minorité, dont je fais partie…

Pourquoi te sens-tu obligé d’aller loin dans le dépassement de soi ? Pourquoi se mettre dans une telle situation d’inconfort ? Pratiquer l’apnée dans une démarche purement hédoniste ne suffirait-il pas ?

Notre démarche est assez comparable à celle des alpinistes. En soi, ils aiment se balader en montagne, faire de petites randonnées, mais rien ne les excite plus que de grimper l’Everest, et ce même s’ils ont conscience de l’ampleur de la tâche qui les attend. Dans son film ‘Free Solo’, j’ai constaté assez peu de plaisir chez Alex Honnold dans son ascension d’El Capitan, à mains nues et sans assurance. En revanche, il a rencontré un bonheur immense, d’une intensité rare, au moment où il a compris qu’il allait réussir l’exploit entrepris. Il en va de même pour nous. C’est cet instant de consécration successif à un profond dépassement de soi que l’on recherche. Comme dans tous les sports, lorsque l’on verse dans le haut-niveau, la frontière entre plaisir et difficulté devient plus ténue.

C’EST CET INSTANT DE CONSÉCRATION SUCCESSIF À UN PROFOND DÉPASSEMENT DE SOI QUE L’ON RECHERCHE

Zone de confort, « mur des 30 » & lac gelé

Peux-tu nous raconter ce qui se passe sous l’eau ? À quel moment ressens-tu la privation d’air et comment tu la gères ?

Pour commencer, partons du principe que je pars sur une apnée longue de 300 m. Sur les 75 premiers mètres, je vais évoluer dans une certaine zone de confort. Une phase hyper agréable où je ne ressens que la glisse. Puis rapidement, je bascule dans ce que j’appelle la « zone de travail ». À partir de là, un véritable travail mental s’engage avec un obstacle particulièrement rude à franchir, au niveau des 150 m. Enfin, au-delà des 275 m, j’entre dans la phase finale. Elle demeure difficile au niveau physiologique mais le mental se calme, comme le marathonien qui rencontre le soulagement de franchir bientôt la ligne d’arrivée.

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À quoi tu penses sous l’eau ? Qu’est ce qui te permet d’aller encore plus loin et repousser tes limites ?

En réalité, la clé, c’est d’arrêter de penser ! Il faut laisser son cerveau de côté car ce sont justement les pensées qui nous ramènent à la raison et nous dirigent vers le craquage mental. Finalement, c’est extrêmement trivial, presque bête et méchant. Il s’agit d’activer le mode guerrier et continuer d’avancer. Se focaliser sur la technique et rester ultraconcentré sur son objectif pour atteindre un semi-état de transe qui éloigne des pensées parasites. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’échauffe « mentalement » pendant 2 heures en amont de chaque compétition avec des exercices de respiration, de concentration, de visualisation, d’apnée… À l’issue de cet échauffement, je n’ai plus rien autour de moi. Seule la performance compte.

LA CLÉ ? NE PENSER À RIEN. CAR CE SONT JUSTEMENT LES PENSÉES QUI NOUS RAMÈNENT À LA RAISON ET NOUS DIRIGENT VERS LE CRAQUAGE MENTAL

Crédit photo : © Alex Voyer

La douleur est-elle plutôt physique ou mentale ?

Je n’utilise pas le mot « douleur ». L’envie de respirer, ce n’est pas une douleur mais une gêne, plus ou moins désagréable, plus ou moins insurmontable. D’ailleurs, avec l’expérience, on apprend à faire la différence entre l’envie et le besoin de respirer. Dès lors que l’on apprend à gérer cette oppression liée à l’envie et non pas au besoin de respirer, on s’ouvre un champ des possibles immense, avec des trucs hyper planants et introspectifs.

Crédit photo : © Aubin Vaissière

N’as-tu jamais eu peur d’aller trop loin ? Comment fixes-tu tes limites ?

Lorsque je plonge en piscine, pour une compétition de distance, c’est parfaitement maitrisé. À aucun moment, je n’ai l’impression de prendre des risques. La fameuse ivresse des abîmes, touche plutôt les apnéistes qui plongent en profondeur. (Un temps de réflexion) Pour ma part, j’ai un fonctionnement dont je ne transige jamais. Je me fixe un objectif seulement supérieur de quelques mètres à la précédente compétition. Et lorsque je l’atteins, je sors la tête de l’eau, quoi qu’il arrive, même si je me sens encore bien. Je ne plonge jamais en me disant : « Vas aussi loin que possible ! ».

AVEC L’EXPÉRIENCE, ON APPREND À FAIRE LA DIFFÉRENCE ENTRE L’ENVIE ET LE BESOIN DE RESPIRER

Dernièrement, tu as fait beaucoup de bruit médiatiquement parlant grâce à ton record d’apnée sous glace : 120 mètres parcourus sous une couche de glace de 50 cm, dans le lac gelé de Sonnanen, en Finlande. Quelles difficultés autres que celles de d’habitude as-tu rencontré ?

Clairement, l’eau à 2°C au lieu de 26 ça fait bizarre. Le froid raccourcit la zone de confort. Au bout de seulement 20 m, j’avais envie de respirer. J’ai été aussi très rapidement saisi d’un engourdissement musculaire très désagréable. Enfin, l’aspect le plus différenciant, c’est certainement cette paroi de glace qui te surplombe. Contrairement à l’apnée en bassin, là, tu ne peux remonter comme tu le souhaites. On avait creusé des « puits » pensés comme des sorties de secours, mais il y a quand même une notion d’engagement liée à la prise de risque.

Quelle est la genèse de ce record totalement fou ? Pourquoi aller aussi loin dans le dépassement de soi ?

J’avais atteint la totalité de mes objectifs en piscine, avec 5 records et 5 titres de Champion du Monde. J’avais envie de quelque chose de plus engagée, avec une prise de risque qui m’interpelle. Outre l’aspect spectaculaire qui me permet de faire graviter plus de partenaires et de médias autour de ce projet, c’est véritablement sa dimension épique, l’histoire qu’elle raconte, qui m’attire… Dans cette logique, je tenterai d’écrire un nouveau chapitre, en 2022, au Canada, avec la même tentative de record d’apnée sous glace, mais sans combinaison cette fois-ci !

ARTHUR GUÉRIN BOËRI EN QUELQUES CHIFFRES

  • 120M, comme la distance parcourue sous la glace, pour son record.
  • 2°C, comme la température de l’eau du lac gelé dans lequel il a plongé le jeudi 25 mars.
  • 2 MM, comme l’épaisseur de sa combinaison. Autant dire pas grand-chose.
  • 50 CM, comme la largeur de la couche de glace qui le séparait de la surface.
  • 5, comme le nombre de records du monde et de titres de Champion du Monde qui garnissent son palmarès.
  • 26 ANS, comme l’âge auquel il découvre la discipline.
  • 221 M, comme son record de distance en apnée dynamique sans palmes.
  • 4 MINUTES 50, comme le temps d’apnée nécessaire pour réaliser ce record.
  • 300 M, comme son record de distance en apnée dynamique monopalme.

De Baptiste Chassagne

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