Publié le 28 mars 2022
L'ASSISTANCE EN TRAIL

L'ASSISTANCE EN TRAIL

Quand la force du collectif révèle en l’individu ce qu’il a de meilleur
TRAIL RUNNING
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Trail

En trail et plus particulièrement en ultra-trail, le collectif prend très souvent la forme d’un duo. D’un binôme complémentaire où un simple regard vaut mille mots. L’un des visages de ce tandem en est la partie émergée, celle visible aux yeux du monde : l’athlète, le coureur, la coureuse. L’autre partie, plus immergée, se catégorise plus difficilement, de par la diversité de son rôle et de ses actions. Or il y a bien une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, son importance primordiale. Dès lors, le besoin de reconnaissance propre à chaque être humain nous oblige à rendre hommage à cet individu aux facettes plurielles. Ce travailleur de l’ombre, ce confident, ce soutien sans faille faisant office d’épaule solide sur laquelle s’appuyer ou encore de troisième bâton qui propulse le mental du coureur vers des cieux encore insoupçonnés. Pour comprendre les ressorts et dessous de l’alchimie, il convient de donner la parole à ces individus aux visages et personnalités multiples qui perçoivent leur rôle de façon singulière et personnelle. Portraits dressés de certains d’entre eux. Parole donnée à Mathieu, Céline, Isabelle, Marie-Laure et Benjamin.

Mari à tout prix

« Logisticien. » Voilà comment Mathieu, compagnon de Blandine L'hirondel, définit son rôle.  Pratiquant lui-même et véritable passionné de la discipline, il s’est découvert un attrait pour ce rôle d’assistant et le considère comme un vrai moment de partage : « Je prends ce rôle très au sérieux et j’adore assister quelqu’un dont je connais les habitudes car j’aime vivre les choses intensément. J’aime lorsque ce rôle va au-delà d’uniquement donner une flasque ou un gel. Avec sa compagne Blandine L’hirondel, traileuse de très haut niveau et Championne du Monde de trail en 2019, les arrêts se doivent d’être précis et rapides : “Je me suis très rapidement rendu compte que quand tu fais du haut niveau, il faut optimiser le temps passé au ravito. A ce niveau de performance,

tu ne reprends pas 30 secondes ou 1 minute sur les autres athlètes comme ça, cela se vérifie encore plus sur des distances courtes ».

Blandine est arrivée récemment dans le trail et comme chaque chose quand on découvre, les premiers pas sont timides et fébriles. Mais très vite, fort de partager leur vie ensemble, Mathieu cerne rapidement le bon processus à mettre en place pour que Blandine soit dans les meilleures dispositions : « Je suis toujours très impatient de la voir arriver au premier ravitaillement. A son sourire et à son regard j’arrive assez facilement à me dire comment va se dérouler la suite de la course. Mon but est de la mettre dans les meilleures conditions et d'essayer d’éviter de trop m’imprégner de ses émotions, surtout lorsqu’elles sont négatives. C’est là où il faut savoir être prudent sur les mots utilisés ainsi que sur le langage non verbal. Malgré tout, même si sur le terrain et en pleine action, cela semble désormais fluide et facile, cela demande un travail en amont très important pour limiter au maximum les imprévus : « J’essaie de ne laisser aucune place au hasard et je prépare un maximum de choses en amont (numérotation des sacs, repérage du parcours et des accès routiers, prédiction des temps de passage). Forcément, avec l’expérience, on a plus d’assurance et on subit moins les événements. Un rôle que Mathieu n'échangerait pour rien au monde et dans lequel il n’imaginait pas prendre autant de plaisir : « Aujourd’hui je ne mets plus de dossard car je prends énormément de plaisir à faire l’assistance. Cela me permet d’en apprendre plus sur moi mais surtout sur Blandine. » Sa découverte majeure, dès la première assistance réalisée ? Sa force mentale. « Elle a un mental d’acier et c'est une force de la nature ».  Et puis, ce qui l’anime par-dessus tout, partager des émotions. « Voir Blandine tout sourire, ce vrai sourire, celui qui veut dire : là je m’amuse, je prends du plaisir et ce, peu importe sa place, est quelque chose qui me rend très heureux ! »

 

Je souffre quand il souffre et vibre quand je sens qu’il realise quelque chose de grand

Fidèle compagnie

« Gain de temps. » Voilà comment Céline, mariée à Ludovic Pommeret, définit son rôle après 18 années à arpenter les routes du monde entier. Ne lui dîtes pas qu’elle est indispensable, elle ne le pense pas. Mais ne lui dîtes pas d’arrêter de suivre ‘Ludo’ dans ses aventures, elle ne vous écoutera pas. Une fidélité remarquable et une envie intacte : « Pour moi, après 18 ans d'assistance, c’est toujours la même excitation, je suis à fond. Je pense que j’ai tellement l'esprit compétitif que moi aussi je suis dans la course… Je souffre quand il souffre et vibre quand je sens qu’il réalise quelque chose de grand ! » Céline en a vécu des moments inoubliables avec Ludovic, vainqueur des plus grandes courses du monde et spécialiste des remontées spectaculaires, ne laissant jamais la boîte à émotions fermée très longtemps.

Malgré tout, et c’est assez paradoxal, elle estime que pour son mari, que ce soit elle ou quelqu’un d’autre dans le rôle d’assistant, cela ne changerait pas grand-chose : « C’est un constat en lien avec sa personnalité. Il m’a toujours dit que si pour je ne sais quelle raison j'étais absente au point d’assistance, il serait capable de se débrouiller tout seul avec le ravito de la course. Les échanges sur les ravitos sont tellement brefs. Il ne m’a jamais trop dit quelle importance sur le plan moral ma présence pouvait représenter. Peut-être une question à lui poser un jour ? ». Céline a besoin de vivre la course de l’intérieur et d’être présente au cœur des ravitaillements pour s’imprégner de l’atmosphère de la course. Un loisir auquel elle peut s’adonner assez facilement : « La chance que j’ai, c’est que Ludo n’a jamais vraiment changé ses habitudes et sa stratégie donc la logistique est restée la même. Ravitailler Ludo c’est facile ! Tu sors une boîte et il pioche dedans. La petite évolution réside dans le fait que désormais il est plus précis sur les quantités. » Et puis, au-delà de ses propres émotions, ce qu’elle aime le plus, c’est voir l’émotion transpirée sur le visage de la personne qu’elle aime : « La décharge de bonheur de le voir arriver et réaliser ses rêves - notamment lorsqu’il a remporté l’UTMB et la Diagonale des Fous - est quelque chose d’indescriptible ! »

On doit en outre penser pour eux, surtout sur les longues distances : ils ne savent plus trop ce dont ils ont besoin !

La soeur aux petits oignons

« Indispensable. » Voilà comment Isabelle, sœur au grand cœur, définit son rôle. Très peu familière avec le monde du trail, son frère Guillaume l’initie il y a quelques années en l’invitant à venir lui faire l’assistance sur un ultra-trail de 105km. Le début de l’aventure. Très vite, la gestion des émotions se retrouve au cœur du sujet : « Je vis les assistances de façon intense. Je passe par tous les sentiments et toutes les émotions : peur, joie, empathie, excitation, impatience, inquiétude, libération, fierté, remise en question, satisfaction… Bien sûr, ces sentiments sont influencés par l’état physique et psychique du coureur et par le fait que, pour moi, il est important d’être à l'écoute et dans l’empathie. Une chose parfois difficile à gérer au début mais qu’elle appréhende mieux avec l’expérience : « Même si je suis proche du trailer parce que c’est mon frère et qu’il vit parfois des moments compliqués, je me dois d’être à son écoute tout en faisant preuve de discernement et d’objectivité pour lui permettre de se reprendre et d’être lucide ». Isabelle a d’ailleurs très vite compris que le rôle d’assistant impliquait une grande organisation et une préparation importante : « Mon rôle est d’une grande responsabilité et implique de l’anticipation, de l’organisation, de la communication avec le coureur, des connaissances sur le parcours, de la vigilance et de la concentration. Tout cela me met en confiance et le rassure. » Aujourd’hui, n’ayant vécu des courses qu’à travers l’assistance de son frère, il est difficile pour elle de s’imaginer au bord des sentiers sans ce rôle : « Je vis tellement intensément et  apprécie tellement ce rôle d’assistante qu’il serait très difficile et très frustrant de me positionner en simple spectatrice du coureur que j’ai pu assister. » Une réflexion qui traduit une vérité : la personne de l’ombre fait ça pour celui qui court de lumière beaucoup, mais aussi pour elle, un peu. 

À chaque ravito, avant que mon frère reparte, je lui fais sniffer une huile essentielle : ‘le laurier noble’, pour booster son mental !’

Maman poule

« Efficacité. » Voilà comment Marie-Laure, maman de 2 jeunes garçons ultra-traileurs : Aubin et Ugo, définit son rôle. « Pour moi, il faut être le plus efficace possible pour que mes fils passent le moins de temps possible sur le ravito. Il s’agit également de les rassurer. On doit penser pour eux, surtout sur les longues distances : ils ne savent plus trop ce dont ils ont besoin à certains moments. » Comme un couple qui verrait arriver dans sa vie des jumeaux, il faut répartir les rôles et décider qui s’occupe de l’un, qui s’occupe de l’autre. Une chance alors pour Marie-Laure de partager les assistances avec son mari même s’ils ne vivent par leur rôle de la même façon : « Je suis très soucieuse et aime bien être en avance sur les ravitaillements pour pouvoir préparer tranquillement, pour éviter que le stress monte. Mon mari, c’est tout l’inverse ! Il prend le temps de les voir passer à différents points avant de se rendre sur la zone. Il a d’ailleurs raté l’assistance une ou deux fois pour cette raison. »
Au-delà de vivre et d’organiser son assistance différemment par rapport à son mari, l’assistance est aussi différente selon ses fils. « Ugo est beaucoup plus organisé pour ses ravitaillements. Il est très précis sur les quantités, les contenus. Pour chaque ravitaillement, il me prépare des petits sacs et des consignes très détaillées sur une feuille. Pour Aubin, c’est tout le contraire. Sur les ravitos, je lui présente un plateau avec toutes sortes de barres et il choisit en fonction de ce qu’il a envie. » Même si de prime abord, l’organisation semble loin d’être un long fleuve tranquille, Marie-Laure préfère quand l’effort est ample et la distance généreuse : car c’est synonyme de logistique plus importante. « Je préfère ravitailler sur les longues distances. Je me sens plus indispensable, plus utile que sur un format plus court. Et puis il y a plein de rebondissements durant la course. Cela procure beaucoup d’émotions ! »

Manager pragmatique

« Support. » Voilà comment Benjamin, manager du team Brooks, définit son rôle. Lui qui se doit d’être là pour optimiser les détails et mettre les athlètes dans les meilleures conditions au quotidien, mais aussi sur le terrain. Lors des compétitions. « Ce rôle d’assistant me tient particulièrement à cœur. Il est selon moi crucial pour le bon déroulé de la course de l’athlète. Apporter son soutien en cas de coup dur ou à l’inverse encourager à aller encore plus loin en cas de belle performance sont des points qui permettent au coureur de se dépasser. » Un levier de performance majeur lorsque le coureur commence à faire du haut niveau. « L’assistance est un élément-clé de la performance, elle soulage la charge mentale de l’athlète et lui permet de partager des ressentis instantanés. » Mais l’assistance ne revêt pas le même rôle et la même importance selon la distance sur laquelle elle est effectuée : « Lorsqu’on parle d’assistance et surtout d’assistance en ultra-trail, c’est clairement un ultra dans l’ultra. De mon côté, j’essaie d’accompagner les athlètes jusqu’au dernier moment sur la ligne de départ pour m’assurer que tout va bien. Ensuite je m’astreins à être dans un bon état d’esprit pour être capable de lui communiquer des ondes positives pendant toute sa course. » En plus de devoir adapter son assistance à la distance, Benjamin, doit aussi conjuguer avec différents profils d’athlètes, aux approches multiples : « J’essaie de passer un maximum de temps avec les athlètes en amont pour préparer leur course, les connaître au mieux, leur montrer qu'on est aussi prêt qu’eux et qu'on maîtrise tous les aspects logistiques. » Qu’ils gambadent en toute confiance après leurs rêves.

Pour chaque ravitaillement, il me prépare des petits sacs et des consignes très détaillées sur une feuille.

LE RAVITAILLEMENT D’ANECDOTES

Mathieu : « Lors des Championnats du Monde de course en montagne, en 2019, en Patagonie, je devais aider Philippe Propage, sélectionneur de l’équipe de France, dans l’assistance de Nicolas Martin. Par mégarde, j’ai oublié de lui donner un gel. Je me sentais horriblement coupable. Heureusement le papa d’un coureur qui faisait aussi la course avait un vélo et a pu rattraper Nicolas pour lui donner le gel. J’étais ô combien soulagé ! ».

Céline : « Quand Ludo s’est inscrit sur la Diagonale des Fous 2021, je n'étais pas sûre de pouvoir me libérer à cause du boulot. Pour rigoler, je lui ai dit que s’il partait seul sur cette course, c'était comme de me tromper. Dans ma conception des choses, il ne pouvait pas vivre cela sans moi ! »
Isabelle : « À l'issue de ma première assistance, on m’a surnommé mental d’acier, car à chaque ravito, avant que mon frère reparte, je lui faisais sniffer une huile essentielle « le laurier noble », pour booster son mental ! »

Marie-Laure : « Il arrive parfois lors des assistances communes avec mon mari qu’il mange les barres réservées à nos fils ! Véridique, c’est arrivé sur une course : mon fils a réclamé une barre particulière et mon mari l’avait mangée ! »

Benjamin : « J’ai fait le suivi de Baptiste Robin sur la Maxi Race et après un très bon départ, il a eu un vrai moment de moins bien. Il a fallu le remobiliser lors du ravitaillement à mi-course : un moment vraiment marquant et intéressant humainement que de devoir le convaincre de ne pas abandonner. Finalement, il a pu terminer la course avec un état d’esprit très positif. Je me suis dit que mon discours avait été entendu. Cela a créé de la complicité entre nous. »

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