Située aux portes du cercle polaire Arctique, dans l’océan Atlantique Nord entre les îles Féroé et le Groenland, l’Islande est la deuxième plus grande île d’Europe après la Grande Bretagne. Cette terre de déserts cendrés, aux vastes pâturages et aux éminents volcans, est souvent désignée comme le pays du feu et de la glace. C’est dans cet environnement à la nature sauvage et imprévisible, que Chris Burkard, accompagné de quatre compagnons, a décidé de traverser le Vatnajökull, le plus grand glacier du pays… en fatbike !
Un projet fou, né d’années d’explorations, de préparations minutieuses et d’un attachement sans limite pour ces paysages extrêmes. Mais si l’aventure est un moyen, elle n’a de sens que si elle ouvre une brèche, si elle dit quelque chose de plus profond que l’exploit lui-même. C’est guidé par cette conviction, que Chris Burkard a imaginé cette traversée. Rencontre avec un photographe-cycliste passionné, pour qui la nature n’a de sens que si l’on s’en rapproche avec le regard du voyageur attentif.
3 avril 2025, Hvolsvöllur, un peu plus de cent kilomètres au sud-ouest du Vatnajökull. Chris Burkard, accompagné de Kurt Refsnider, Miron Golfman, Justinas Leveika et Tyson Flaharty, quatre ultra-cyclistes émérites, vient de s’élancer. Devant eux, une traversée XXL : 400 kilomètres, 4 500 mètres de dénivelé positif, à travers la deuxième plus grande calotte glaciaire d’Europe. Avec une surface équivalente à celle de la Corse, le Vatnajökull, « le glacier des lacs », avance et se rétracte au fil des saisons, traversé de crevasses, de zones de compression et de plateaux exposés aux vents.
Ce fut sans aucun doute la journée de départ la plus éprouvante que j’aie vécue, suivie d’une nuit blanche à me demander si toute l’expédition n’était pas en train de tourner court
« Le début de toute expédition s'accompagne généralement d'une certaine nervosité et d'une excitation fébrile à l'idée de se mettre en selle... mais notre départ du Midgard base camp s'est avéré être un véritable cauchemar, avec une neige profonde et molle rendant la progression pratiquement impossible. Nous avons donc poussé... et poussé... et poussé encore. Plus de 50 kilomètres de lutte, qui ont commencé à entamer le moral de l’équipe, vidant nos réserves d’eau et de nourriture, au point de nous faire douter de la faisabilité du projet.
À 23 heures, sous un vent hurlant et une neige battante, il nous restait encore plus de 16 kilomètres pour atteindre l’abri prévu à Landmannalaugar. Nous avons donc pris la décision collective de monter un campement improvisé pour la nuit et de continuer le lendemain matin. Ce fut sans aucun doute la première journée la plus éprouvante que j’aie vécue, suivie d’une nuit blanche à me demander si toute l’expédition n’était pas en train de tourner court », raconte Chris Bukard, dans ses Field Notes, publiées sur Instagram.
Le lendemain, la météo s’adoucira enfin, et le Landmannalaugar apparaîtra comme une première oasis offerte par les hautes terres avant Jökulheimar, qui marque l’entrée sur le glacier. Viendra ensuite « l’icecap » dans la lumière bleue d’un matin sans vent puis l’ascension vers Grímsvötn, où trône un refuge scientifique et son volcan assoupi, dernier point de bascule avant une étendue de mer blanche et crevassée.
Portés par l’aube la plus somptueuse, profitant du froid nocturne, les cinq téméraires accompagnés de leurs fatbikes s’offriront une traversée quasi irréelle. 80 kilomètres en plein cœur du glacier, avant d’entamer la descente vers l’est et l’une des langues glaciaires les plus spectaculaires de l’hémisphère nord. Au terme de cette ligne droite improbable entre deux mondes, après une odyssée d’efforts, de doutes et d’émerveillement, le petit port de pêcheur d’Höfn apparaît enfin. C’est dans le souvenir de ces images encore fraîches que débute notre échange.
“Out of the Office”, “The Forgotten Coast”, “The Westfjords Way Challenge”… Beaucoup de tes projets vidéos sont nés en Islande. Tu sembles profondément attaché à ce territoire, presque comme s’il s’agissait d’une seconde maison. D’où vient cette connexion ?
Chris : Ma connexion avec l’Islande a en réalité commencé lorsque j’y suis allé pour la première fois pour travailler comme photographe. La mission qui m’y a conduit était pour le Men’s Journal, afin de réaliser un reportage sur un surfeur. C’était en 2008. Je me souviens très clairement de ce premier voyage, parce que j’ai vraiment eu l’impression d’avoir découvert quelque chose de différent, quelque chose que je n’avais jamais vécu auparavant.
À partir de là, j’ai simplement commencé à trouver des excuses pour y retourner. Dès qu’un client me contactait, je proposais : « Et si on allait en Islande ? » Ça a duré près de vingt ans. Vingt ans à inventer des raisons d’y retourner. Et puis, à un moment donné, j’ai compris que je n’avais plus besoin d’excuse. Que je pouvais simplement y aller. Peut-être même y vivre une partie de l’année. Construire une vie là-bas, une vie qui soit la mienne, plutôt que de me sentir perpétuellement comme un touriste. C’est ce qui m’a finalement conduit à m’y installer. J’y ai vécu ces deux dernières années. L’une des raisons de mon installation consistait à vouloir réaliser certaines des grandes aventures que j’avais en tête, comme celles que tu as mentionnées : The Forgotten Coast, ou la traversée du glacier. Je l’ai d’ailleurs fait deux fois. En tout, j’ai franchi quatre glaciers en Islande, deux à vélo et deux à skis. J’imagine que j’avais l’impression qu’une histoire existait déjà entre ce pays et moi, une histoire que je voulais continuer d’explorer et comme dans toute belle relation, il faut lui donner du temps pour voir ce qu’elle à t’offrir.
Tu expliques avoir eu, lors de ton premier voyage, le sentiment d’un lieu intact. Quinze ans plus tard, penses-tu que l’île jouit encore d’une nature préservée ?
Chris : Je dirais que oui. La beauté de l’Islande, c’est que tu peux marcher dix minutes dans n’importe quelle direction et te retrouver seul, isolé, en pleine nature. Tu y trouveras toute cette beauté que tu étais venu chercher même si je pense que c’est un peu plus difficile à trouver aujourd’hui. Pour être honnête, je crois que c’est plutôt une bonne chose. Au fond, le tourisme permet à l’Islande de ne pas dépendre d’industries extractives, comme l’aménagement de ses rivières ou la cession à bas prix de terres à des compagnies énergétiques pour y installer des parcs éoliens ou d’autres projets. Donc, pour moi, c’est quelque chose de positif.
La beauté de l’Islande, c’est que tu peux marcher dix minutes dans n’importe quelle direction et te retrouver seul, isolé, en pleine nature.
Avec un peu de recul, maintenant que quelques mois ont passé, qu’est-ce que tu ressens lorsque tu repenses à cette traversée du Vatnajökull ?
Chris : C’est étrange, parce que quand tu es en train de vivre ces expériences difficiles, tout ce à quoi tu penses, c’est : « J’ai hâte que ce soit terminé. Qu’est-ce que je vais manger ? Quel sera mon premier vrai repas ? » Parfois, je dois me rappeler que c’est ça le rêve. C’est pour ça que je me suis entraîné aussi longtemps. Avec le recul, tu ressens en réalité plus d’émotion qu’au moment où tu le vis. C’était un de ces voyages où tout semblait un peu aller contre nous. Rien de grave ne s’est passé, tout le monde allait bien, personne n’a été blessé, mais je veux dire par là, que ce type d’expédition te demande tellement d’énergie, qu’aujourd’hui, j’ai enfin l’impression de pouvoir l’apprécier à sa juste valeur.
Tu racontes qu’il t’a fallu deux ans pour préparer cette aventure, avec notamment plusieurs voyages de repérage. Qu’est-ce qui t’a d’abord donné envie de traverser le Vatnajökull en fatbike, et à quel moment cette idée est-elle passée du rêve à un vrai engagement ?
Chris : C’est une très bonne question. En réalité, tout a commencé des années auparavant, comme pour n’importe quel bon projet. En 2022, j’ai traversé en fatbike le Mýrdalsjökull, un autre glacier, plus petit, avec des amis lors d’un périple hivernal à travers l’Islande. Pour moi ça a été la porte ouverte vers une infinité de possibilités. Je me suis demandé s’il était possible de traverser d’autres glaciers. C’est comme ça que l’idée de traverser le Vatnajökull à vélo m’est venue. Mais avant de le traverser en fatbike, j’ai d’abord voulu le traverser à skis avec un ami, parce que ce glacier représente un sacré défi. C’est l’un des environnements les plus hostiles au monde. On l’oublie parfois, mais même si le Vatnajökull est petit comparé à d’autres calottes glaciaires, sa météo est incroyablement imprévisible et brutale. C’est pour ça que beaucoup de gens viennent s’y préparer avant de partir en Antarctique ou au Groenland.
Lorsque nous avons réalisé cette traversée en ski, aucun guide ne nous accompagnait. Nous n’étions que tous les deux, avec les compétences que nous avions acquises au fil de nos autres expéditions. Ce voyage m’a montré ce dont j’étais capable et surtout que c’était possible. Avec le Vatnajökull, tu dois emmener énormément de matériel de sécurité et d’équipement de secours. Ce n’est pas vraiment une sortie à vélo ; c’est une expédition d’alpinisme où tu as un vélo avec toi, presque par accident. J’ai toujours pris ce projet très au sérieux. Je me suis dégagé du temps, je l’ai planifié, documenté, avec des notes récoltées au fil de mes expéditions. Avant ma première traversée du Vatnajökull à skis, j’ai même survolé le glacier pour observer l’itinéraire, et notamment sa sortie. Avec le recul, ce vol a été m’a beaucoup appris. Certains l’ignorent, mais on a réellement roulé jusqu’au bout du glacier, jusqu’à retrouver la terre ferme. On ne s'est pas contentés de marcher, on a dévalé le Lambatungnajökull, littéralement « la langue de l’agneau », cette langue glaciaire de 1 200 mètres de dénivelé.
Quelques semaines avant le départ, tu t’es blessé à la cheville au Japon. Ce malheureux événement a bien failli remettre en question ton aventure. Peux-tu me raconter ce qu’il s’est passé et comment cela a influencé ton état d’esprit avant l’expédition ?
Chris : Un mois avant le départ, alors que je skiais au Japon, je me suis fracturé la cheville sans même m’en rendre compte. J’ai continué à skier dessus pendant une dizaine de jours, en me persuadant que ce n’était qu’une entorse vraiment sévère. C’est seulement en rentrant chez moi, après des examens, que j’ai réalisé que c’était une fracture. À partir de là j’ai fait tout mon possible pour récupérer, mais j’ai énormément douté. C’était mon projet. J’avais tout planifié. Lorsque nous avons commencé la traversée du glacier, j’avais vraiment peur. J’étais sincèrement convaincu que je devrais peut-être abandonner et laisser le groupe continuer sans moi, parce que je ne voulais pas les ralentir. Ça a rendu le début de l’expédition beaucoup plus difficile et beaucoup plus effrayant.
Comment jongles-tu avec ce rôle d’être à la fois le protagoniste et celui qui porte la responsabilité du récit ? As-tu envisagé, à un moment, d’abandonner complètement le projet ?
Chris : À 100%. C’était clairement dans mon esprit. Je me disais : « Si je dois sortir du projet, peut-être que je pourrai suivre le groupe autrement. » Mais pour moi, l'objectif était avant tout de pouvoir rouler et vivre l’aventure avec l’équipe. Quand j’ai imaginé ce projet, je voulais que les gens réalisent l’importance de ce paysage et qu'il est fait, avant tout, pour être vécu. Pas seulement raconté derrière un écran, mais réellement exploré, apprécié. J’en reviens à ce qui définit ma mission en tant qu’artiste. Je suis cycliste certes mais je suis avant tout un artiste et un conteur d’histoires. C’est ce qui avant tout pour moi, même si cela devait dire ne pas prendre part à l’aventure.
Parlons un peu de l’équipe. Vous étiez cinq à prendre le départ de cette traversée. Tu étais avec quelques-uns des meilleurs ultra-cyclistes au monde. Comment s’est construite cette équipe ?
Chris : Le groupe s’est formé parce que j’avais roulé séparément avec chacun d’entre eux. La plupart ne s’étaient jamais rencontrés, ni même venus en Islande. Ils se connaissaient via l’industrie du vélo, ou via les réseaux sociaux, mais pas personnellement. Au-delà du vélo, il y avait surtout une dimension humaine. J’avais envie de leur transmettre quelque chose de ce pays que j’aime tant.
Qu’est-ce qui fait un bon partenaire d’expédition selon toi ?
Chris : Un bon partenaire d'expédition c’est quelqu'un qui comprend qu'au bout du compte, votre force dépend de celle de votre maillon le plus faible. L'idéal est de ne pas être le maillon le plus faible, mais chacun d'entre nous rencontre des difficultés à un moment ou à un autre. La beauté d’une expédition et de surcroît, de la partager, c’est que tu avances grâce à la somme de tes forces. Chacun apporte quelque chose, et ensemble vous êtes plus forts que seul. Sur ce projet, Kurt, Miron, Justinas, Tyson, chacun avait un rôle. Techniquement, nous n’avions pas besoin d’être aussi nombreux, mais quand tu peux répartir les charges et les compétences, tu te sens capable de plus grandes choses. Il y a eu des moments vraiment effrayants où nous avons dû compter les uns sur les autres. C’est là que les forces individuelles ressortent vraiment.
Y a-t-il eu un moment où la dynamique d’équipe a basculé ? Un instant où la cohésion a changé ?
Chris : Absolument. Une fois que nous avions réellement pénétré sur la calotte glaciaire, après avoir enfin atteint le point haut du glacier et la cabane scientifique de Grímsvötn, — le dernier vrai point de sécurité — en comprenant ce qu’on s’apprêtait à affronter, tout a changé. On s’est assis pour décider : « Est-ce qu’on y va vraiment ? » Jusque-là, il y avait encore quelque chose de léger entre nous. Quitter cette cabane, c’était quitter la sécurité. Cette décision a été le tournant. Il nous restait à peine 150 kilomètres, mais c’étaient les plus durs à venir. Nous avons choisi de partir à minuit, lorsque les températures étaient les plus basses. C’était la seule manière d’avoir une neige assez dure pour rouler. Cette nuit-là, on est devenus une équipe. On est passés d’amis à de véritables coéquipiers. C’est là que nos forces se sont unies.
Traverser un glacier menacé, en sachant qu’il pourrait perdre la moitié de sa masse d’ici 2100… Comment cette conscience a-t-elle influencé ton état d’esprit lors de l’expédition ?
Chris : Pour moi, tout revient à une seule question : quel est ton objectif ? Tu voyages dans un paysage ultra-sensible. Est-ce que ton but, c’est juste de vivre une aventure de plus ? Ou est-ce que tu veux inspirer, utiliser ton film, ton histoire, pour défendre ces lieux, pour aider les gens à comprendre que ces paysages ne seront peut-être pas là pour toujours. L’histoire de l'Islande a toujours montré une profonde relation entre ses habitants et ses glaciers. Ils les connaissent, ils vivent avec. La vérité, c’est que l’on peut parler des glaciers autant que l’on veut, tant que les gens ne les vivent pas, tant qu’ils ne posent pas leurs mains sur la glace, qu’ils ne s’y déplacent pas, — idéalement par leurs propres moyens — ils ne créeront pas de réelle relation avec. La seule manière que j’ai trouvée pour susciter cette connexion, c’est de créer cette expérience directe. Mon espoir, avec ce projet, c’est de parler de cette relation, sans moraliser, juste en montrant à quel point l’expérience peut changer quelqu’un.
Tu dis souvent que la photographie humanise les lieux sauvages. Quel rôle les aventuriers, photographes et athlètes jouent-ils dans la perception publique de ces paysages menacés ?
Chris : Au final, tout dépend du message que tu veux transmettre. Ce que j’essaie de défendre, c’est que la nature est un lieu où les gens peuvent trouver de la joie, de l’excitation, et peut-être un morceau d’eux-mêmes. Et si tu ressens ça, il y a de grande chance pour que tu aies davantage envie de la protéger. Mais pour expérimenter ce sentiment tu as besoin d’y aller. On ne peut pas croire qu’habiter dans des bâtiments en béton préservera la nature. Il faut aller dehors. Alors oui, aujourd’hui presque toute forme d’aventure implique d’avoir un impact carbone. Personne ne va en Islande sans brûler du fuel. Alors autant que ce soit un voyage qui te transforme. Un voyage important, significatif, que tu peux partager d’une manière qui compte. Le pire serait de voyager comme des touristes. Le vrai voyageur revient avec une compréhension plus profonde du paysage qu’il a traversé, avec un lien plus fort. C’est ce que racontent mes films, mes livres et mes histoires : comment créer une relation profonde avec la nature, en sachant que cela a un coût.
Tu travailles actuellement sur le film. Sais-tu quand il sera diffusé ?
Chris : Non, pas encore. Je suis toujours en train d’essayer de comprendre exactement quelle histoire je veux raconter. Honnêtement, le monde n’a pas besoin d’une énième histoire d’un groupe de mecs blancs qui voyagent à vélo et vivent une aventure. Ça ne m’intéresse pas. Si je ne peux pas raconter quelque chose de plus profond, je ne vois pas l’intérêt de le documenter. Savoir qu’il y a une histoire plus grande à raconter et réfléchir à la manière de la montrer est essentiel pour moi. La question, c’est : comment partager ce message tout en racontant quelque chose de captivant, qui porte de réels enjeux ? Le vélo est un cheval de Troie. Le moyen d’ouvrir la porte vers quelque chose de plus grand. C’est ça que je cherche : raconter une histoire qui mérite vraiment d’être mise au monde.
Le vélo est un cheval de Troie. Le moyen d’ouvrir la porte vers quelque chose de plus grand.
Texte de Thomas Boury