Quatre amis, un sommet au fin fond du Yukon : Le Mont Augusta. Cinq cordées seulement en ont atteint ce sommet depuis un siècle, une seule depuis 2010. Aucune n'y avait jamais chaussé les skis. Pourtant là-haut, une ligne démentielle, irréelle et impressionnante.
Ils sont quatre à être venus la chercher : Aurélien Lardy, Hélias Millerioux, Tom Lafaille et Mathurin Vauthier. Quatre trajectoires différentes, réunies presque par hasard autour d'un même projet. Après 18 jours d'attente et de tempêtes, ils auront finalement quelques heures pour atteindre le sommet et skier une ligne que personne n'avait encore descendue.
Mais avant les virages, il y a surtout l’attente. Et quatorze jours à vivre ensemble, loin de tout, au milieu des géants américains. Le récit, entrecoupé de leurs propre écrits.
L’Alaska, cet aimant
Après un hiver passé sur les pentes de Chamonix, Aurélien Lardy et Hélias Millerioux commencent à tourner leur regard vers la prochaine expédition. Un projet est déjà en préparation, mais quelques mois avant le départ, ils sont contraints d'y renoncer.
Plutôt que d'abandonner l'idée de partir, les deux alpinistes cherchent un autre « talus » à skier. Hélias pense alors au Mont Augusta, qu'il avait repéré quelques années plus tôt lors de son expédition au Mont Logan. Une montagne isolée, peu fréquentée, posée au cœur d'un territoire immense et dont la face semble offrir bien plus qu'un simple objectif de sommet.
Mathurin Vauthier, photographe de talent qui suit Aurel l’hiver lui avait déjà fait part de son envie de venir sur ce genre d’aventure. Il a les capacités, et connait la valeur qu’il peut ajouter à ce voyage. Tom Lafaille, lui, arrive encore plus tard. Son propre projet sur un 8 000 en Himalaya vient d'être annulé. Une semaine avant le départ, l'idée de rejoindre l'équipe prend forme. Il achète finalement son billet quatre jours avant de s’envoler. À quelques jours du départ, ils sont quatre.
Quatre parcours, quatre manières de vivre la montagne et, déjà, une même envie : partir loin, explorer un territoire immense et tenter de skier une ligne encore vierge. À ce moment-là, aucun d'eux ne sait encore que l'Augusta leur demandera bien davantage que de savoir monter, descendre ou prendre les bonnes décisions en montagne.
« Ces endroits me ramènent a l’époque des aires glacières que nos régions ont connu. Les glace sont intactes et s’étendent sur des centaines de kilomètres. Les glaciers font la largeur de la vallée de l’arve et s’étendent comme de Chamonix a Lyon. La météo, elle, est infernale. Chaque sommet possède sa propre météo, plus il est proche de l’océan pacifique et plus il est déchiré par les vents. Notre objectif principal se trouve à 40km des cotes. Bonne ou mauvaise pioche ? Surement pas la plus simple. Patience et résilience seront les maitres mots. » - Journal de bord de Aurel
Bonne ou mauvaise pioche ? Surement pas la plus simple. Patience et résilience seront les maitres mots.
La météo fait des siennes rapidement. Bloqués pendant deux jours avant même de pouvoir embarquer, les quatre hommes attendent finalement qu'une accalmie permette au petit avion de décoller.
Après deux jours bloqués au sol, le petit avion parvient enfin à décoller. Le 30 avril, ils posent enfin pied sur le glacier Seward, au pied du mont Augusta. Contrairement aux expériences en itinérance, cette fois ils ont un objectif en visu, devant eux. Une expérience nouvelle, sans croiser un seul humain. On raconte souvent les ascensions, l’exploit physique, mais que dire de l’avant ?
Nous arrivons sans savoir que nous ne bougerons pas ou presque avant au moins 15 jours…
L'attente, première épreuve
Le Glacier Seward est d'une rare immensité. Ceux qui ont pu s’en rendre véritablement compte sont peu. 137km de long pour 3 363 km² de superficie, à cheval entre le Yukon et l’Alaska. Gigantesque. Au milieu de tout cela, quelques expéditions foulent son sol gelé. Parmi elle, nos compères. Et pourtant, dans les 4m carrés de toile, les compagnons sont loins de l’ennui. Le championnat de cartes bat son plein ! L’attente est obligatoire. Dehors, la fenêtre météo n’arrive pas.
« Cloitrés dans la tente à se faire enterrer sous des mètres de neige, puis on se fait rincer par la pluie. La météo est folle et imprévisible. »
À notre époque, s’ennuyer est un luxe. Sont-ils venus chercher cela au milieu d’un glacier du Yukon ? Non, mais pourtant, ces moments là, l’équipe les chérit. Des discussions fleuves, des sujets creusées au plus profond de leurs pensées, des anecdotes jamais racontées, des différences de point de vue, le tout autour d’un jeu de cartes, de la préparation du repas. Sans réseaux ni possibilité d’aller à l’extérieur ou de s’écarter « Tu peux pas tricher, tu peux pas partir... tu vas tendre l'oreille et puis tu vas échanger. ».
Alors même s’ils se connaissent, ils apprennent à comprendre l’un et l’autre en profondeur, comme personne ne les connait. Sans vraiment s’en rendre compte, ils bâtissent une relation de cordée, et une amitié pour la vie.
Dans une équipe comme ça, les mecs sont à poil, nus. T’es face à ta personne, ton véritable caractère, ton tempérament, ta vision des choses.
Pour Aurel, se retrouver dans cette tente est un petit miracle, un hasard de la vie qui n’aurait presque pas dû exister. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de lui demander « t’es sur que c’est du hasard ? « — « Tu vois, clairement ça c’est une discussion de tente ! » Me répond Aurel.
Mathurin de son côté, m’explique avoir appris à découvrir plus amplement Tom. Dans ce petit espace, chacun apprend à comprendre l’autre : « Dans une équipe comme ça, les mecs sont à poil, nus. T’es face à ta personne, ton véritable caractère, ton tempérament, ta vision des choses. ».
Le jour où le ciel s'est ouvert
Dans la tente, le temps s'étire encore, mais les corps commencent à ne plus tenir en place. Jour après jour, le créneau se précise : « On voit au moins deux jours consécutifs de beau, et ça, ça ne nous est encore jamais arrivé. Si c'est le cas, alors on a notre fenêtre de tir pour tenter le sommet de l'Augusta. »
Le 13 mai, l'équipe se met en mouvement, trois à quatre jours de vivres sur le dos, droit vers le monstre. « Là, tu comprends, c'est à l'échelle du pays », rigole Tom devant l'ampleur du terrain. Pour Aurel, l'approche a des allures de rite : « Je me souviens présenter tous mes respects et ma gratitude à la montagne à haute voix. Ici, les montagnes m'intimident sérieusement, et je veux qu'elles le sachent. » Le camp 1 se pose au pied de la face, dans l’humilité.
Le lendemain, place à la reconnaissance. Aurel écrit : « Le 14 mai on décide d’aller tracer la montagne en aller-retour jusqu’au pied des vraies difficultés. Tom a besoin de se dégourdir les guiboles, les crevasses sont partout, et sacrément grandes. Les pont de neige eux semblent solides ! On chaussera les skis vers 2800m. Une neige profonde et légère. Ça fait du bien et on se souvient à la seconde pourquoi est là et ce que l’on est venu chercher. »
Je me souviens présenter tous mes respects et ma gratitude à la montagne à haute voix.
Le 15 mai, direction le camp 2, posé autour de 3300 mètres, au début de l'arête filée qui les sépare encore du sommet. Les sacs sont lourds, l'idée initiale était de pousser plus haut, mais l'équipe choisit de s'arrêter là où elle s'était arrêtée la veille. Une décision presque anodine sur le moment, providentielle le lendemain : le mauvais temps revient dans la nuit, et personne n'a de sac en trop à porter, en plus du doute.
Puis vient le 16 mai. Dix-sept jours après avoir posé le pied au bas de la montagne, après 9h30 d'ascension, les quatre amis se tiennent enfin sous un ciel qui, pour une fois, ne leur refuse rien. Comme un signe. Comme une récompense à la mesure de leur patience. « Tu as presque envie de croire que l'Alaska elle-même est une entité, une personne d'une grande puissance, raconte Aurel, et qu'en fait, elle décide de te laisser passer toi, petit être humain, tout fragile. »
« Nous tombons dans les bras des uns et des autres, les larmes ruisselant sous nos masques. Quelle joie et quelle chance d’être par une si belle journée au sommet du Mont Augusta. C’est un moment privilégié. (…) D’ici la vue est extraordinaire, on aperçoit l’immense Mont Saint-Élie, le Mont Logan, le Mont Cook et même le Mont Fairweather quelques 400km plus à l’Est. C’est un truc de dingue » - Journal de bord de Aurel
Au sommet, l’émotion vient tous les chercher, même Hélias qui d’habitude n’est pas très démonstratif lâche sa larme en voyant le glacier du Malaspina qu’il avait traversé en 2019, en repensant aux échecs des deux dernières années : « J’ai dit à Tom que ça faisait du bien de pouvoir encore atteindre le sommet d’une montagne ».
Au sommet, l’émotion vient tous les chercher
Devant eux, une immensité et une beauté que seuls eux peuvent véritablement décrire : « Il y a beaucoup de gratitude envers l'un, envers l’autre. » explique Tom, il ajoute : « Les petites prises de tête, les petits trucs qu’il y a pu y avoir avant, tu as l’impression que en fait il y a tout qui s'arrête là haut ».
« C’est la première fois de ma vie que j’ai pleuré au sommet d’une montagne » rajoute Mathurin.
Le temps de réaliser, se dire quelques mots, il est déjà temps de redescendre, là pourquoi ils sont venus. Cette descente, c’est le point d’orgue de l’expédition, la somme de tous leurs efforts. Pas questions de se déconcentrer, mais il faut tout de même profiter. Devant eux, une pente jamais skiée.
La première descente à ski de l'Augusta
Près de 2600 mètres sous leurs skis dont une « King Line de 2100 m », décrit Aurel. Pour certains, l'un des plus beaux moments à ski de leur vie.
« J'aime pas traîner longtemps au sommet, écrit Aurel. Le haut consiste en un slalom entre les trous qu'on a identifiés à la montée. La neige est tellement froide qu'elle prend les pieds et te scotche au sol. Devant nous, un spine de 100 mètres en neige dure qui surplombe toute la face nord du monstre. Je sors le piolet et montre la voie à mes copains...Ça envoie grave et c'est majeur ! »
Chaque virage doit être maîtrisé sans perte de contrôle, sous peine de finir sur le toit. « Hélias me reproche de lui faire faire les mêmes choses qu'à Cham, sourit Aurel, mais au fond je sais que ça lui fait plaisir de jouer avec ses skis au-dessus du vide. »
Chacun avance à son rythme, s'attend, profite. « J'étais dans un vrai flow, hyper éveillé, et très en phase avec moi, avec eux, raconte Mathurin. J'avais la même analyse qu'eux, et ça me rassurait sur le fait que j'avais bien ma place ici. ».
Une King Line de 2100m
« Ce qui est dingue, c'est qu'en haut c'était du béton armé, vraiment pas ouf, décrit Tom. Et après il y avait une arête effilée [...] tellement parfaite qu'on pouvait glisser dans toute sa longueur. D'un côté on se disait que ça faisait incroyablement peur, de l'autre on savait que ça allait fonctionner. On était en pleine maîtrise. Quand on enchaîne huit virages, c'est déjà beau, car on skie à vue ! » Une arête « unique au monde », pour Aurel, « horizontale, suspendue 2000 mètres au-dessus des vallées et des glaciers en contrebas ».
Avec Tom, ils y jouent au chat et à la souris, se laissant chacun le plaisir d'ouvrir la trace sur ce fil suspendu au bout du monde. Hélias, le plus expérimenté des quatre, en garde un souvenir bien plus serein, à sa manière : « C'était une très belle montagne, un sommet magnifique, avec un très beau dénivelé, une très belle ligne. Tout ça remplissait le plaisir de faire des virages sur cette montagne. »
On crie, on jubile ! On est en train de skier l'Augusta, et c'est encore plus beau qu'on l'imaginait
La cordée redescend d'un coup, un arrêt au camp 2, puis retour au camp de base à 23h, après une journée de dix-huit heures en montagne. « Ce fut l'une, si ce n'est la plus belle journée de montagne de ma vie, conclut Mathurin. Les étoiles parfois s'alignent, et je pense que Tom, Aurel et Héli y ont contribué entièrement.».
La puissance des liens
Au-delà de la performance, il reste quelque chose de plus difficile à raconter. Pendant dix-huit jours, quatre hommes que la montagne avait réunis par hasard ont appris à se connaître autrement ou, pour certains, à continuer de se découvrir.
Loin du réseau et de tout ce qui rythme habituellement leurs vies, les discussions se sont étirées : la montagne, bien sûr, mais aussi leurs parcours, leurs doutes, leurs envies. Au fil des jours, la confiance s'est renforcée. Cette confiance qui permet de partager une corde, une pente, puis une ligne suspendue à des milliers de mètres au-dessus du vide. « Je crois de plus en plus à ce mantra : tu t'entoures des gens qui te ressemblent. Sans eux je peux pas le vivre. » m’explique Aurel.
Pour Mathurin, les jours passés dans la tente ont aussi offert un temps rare pour regarder en arrière : « Nos discussions m'ont permis de réaliser tout le parcours et les rencontres clés que j'ai faites depuis mes débuts. » Comme si l'attente avait finalement été nécessaire pour comprendre ce qu'ils étaient venus chercher ici.
Ils étaient partis pour skier une montagne vierge de toute trace. Comme bien souvent, ils repartiront avec bien plus qu'une ligne. « La plus belle chose que l'on s'est dite ? C’est qu’on s’aimait. Qu’on ait toujours été soudés et qu’on a su s’aimer pendant tout ce voyage » raconte Tom.
Pourquoi j'ai pleuré là-haut pour la première fois ? Pourquoi on a tous pleuré ?
Peut-être parce qu’un sommet ne se résume jamais à l’altitude qu’il affiche. Pour Mathurin, ces larmes sont un mélange de gratitude et de fierté. La fierté d’avoir été là, évidemment, mais aussi celle de mesurer le chemin parcouru, les rencontres qui ont compté, et tout ce qui a rendu cette journée possible.
Le Pirate Peak
Une fois l'Augusta skié, la tempête est revenue presque aussitôt, comme si la montagne refermait la porte à peine l'exploit accompli. Il restait pourtant une dizaine de jours avant l'avion. Direction le nord, vers une zone qu'Hélias avait repérée sept ans plus tôt, lors de sa traversée du Mont Logan.
Au programme : les « Flats », une traversée de 40 kilomètres du glacier Seward censée être une formalité, et qui leur prendra finalement une semaine entière, luges de 50 kilos au complet, dont cinq jours coincés en pleine tempête au Water Pass, un authentique couloir à dépressions venues du golfe d’Alaska : « Sur le papier ça paraissait simple ! 40km quasi à plat, c’est ce qu’on fait en total lors de nos grosses journées à la maison. Nous avions prévu 3 à 4 jours, finalement cela prendra une semaine. La preuve que le plat, ce n’est pas si facile. » - Journal de bord de Tom
Au bout de cette traversée, un sommet sans nom, jamais gravi, jamais skié, niché dans la zone fermée depuis le séisme de décembre. Les grands sommets alentours restent hors limites. Alors l'équipe vise plus petit, plus discret : « On a un peu volé la descente », plaisante Hélias. Une arête technique de 1200 mètres, entre glace et corniches, jusqu'à un sommet que personne n'avait encore foulé, skié la veille du départ, dans des conditions un peu plus risquées qu'espéré.
« J’étais prêt à faire demi-tour, puis finalement la cordée, les liens, les échanges me permettent de m’accrocher et d’aller au sommet. En plus dans un style qu’on apprécie ! En pirates ! » - Aurel.
Dans un style qu'on apprécie ! En pirates !
Heureux d’être en bas, en vie, les amis n’ont plus qu’à attendre l’avion qui viendra les chercher d’ici quelques heures : « On profite des 5 dernières heures pour fumer, manger tous les bonbons et surtout refaire nos mondes, rêves et cultiver notre future nostalgie de cette expédition. » - Journal de bord de Mathurin.
Pendant 26 jours, ils ont vécu hors du monde. Derrière eux, vers cette ligne mystique qu’ils étaient venus chercher. Ce monstre qu’ils ont attendu patiemment. Et puis il y a tout ce qui s’est construit sur le chemin pour l’atteindre.
Pendant 26 jours, ils ont vécu hors du monde
Sam, le pilote, vient les récupérer pile à l'heure, à quinze mètres de leur ancien camp. Une heure de vol plus tard, sous eux défilent une dernière fois ces vallées, ces montagnes et ces glaciers immenses qui les ont hébergés pendant 26 jours. Puis la terre. À l’hôtel le téléphone récupère la wifi. « C'est à cet instant que l'aventure s'arrête », écrira Mathurin.
Elle s'arrête là, en tout cas, pour cette fois. Car l'Augusta n'était jamais, pour Hélias et Aurel, que la répétition d'un rêve plus grand : une traversée de la côte sud de l'Alaska, à la voile, qu'ils remettent au chantier pour l'année prochaine. Pour Mathurin et Tom, une rencontre qui les emmènera bientôt, ensemble, jusqu'en Himalaya.
Cette ligne de rêve, elle, restera gravée pour l’éternité. Avec une place de choix autour des souvenirs indélébiles des amitiés passées et vécues.