Pendant une dizaine d'années, Germain Favre-Felix, originaire d'Annecy, est dessinateur industriel. Un métier qu'il aime pour sa créativité, mais qui l'empêche de se sentir pleinement vivant, dehors, là où il a grandi, entre lacs et sommets. Alors quand il se lance en 2018, il en est convaincu : la photographie va prendre le premier plan de sa vie.
Très vite, son style se démarque : minimaliste et créatif, il fond son sujet dans le paysage jusqu'à ne faire qu'un avec lui, comme si la montagne elle-même choisissait de se raconter. Souvent équipé d'accessoires tels que des filtres ou un miroir, il parvient à créer des clichés captivants, oniriques, où la lumière semble suspendue et le mystère jamais tout à fait résolu.
Aujourd'hui, Germain collabore avec de nombreux athlètes, devenus pour certains de bons amis, avec lesquels il peut imaginer les idées les plus farfelues et ambitieuses, quelque part entre le rêve et le vertige.
Photographier les potes
Comment débute la photographie dans ta vie ? Ce n’était pas ton métier de base…
Non ! À la base je suis dessinateur industriel. Je faisais déjà un peu de vidéo puis la la photo est venue petit à petit. Je suis de la « génération Zapiks », snowboarder et passionné de snowboard. L’image joue alors un rôle éminent de notre culture.
On passait la saison à filmer, un photographe sur le snowpark nous shootait, mais nous n’avions pas forcément l’argent pour acheter ses photos. Alors j’ai lâché la caméra et je me suis dit que j’allais faire les photos de mes potes… Et puis tout s’est lancé.
Une photo de toi, on la reconnaît en un coup d’œil. Concrètement, qu’est-ce qui fait qu’on sait que c’est une image de Germain Favre-Felix ?
C’est qu’elle n’est pas faite à l’iPhone haha ! Je ne saurais pas vraiment dire. J’essaie d’être le plus en adéquation possible avec la vision que je me fais de la photo.
Tu cultives un certain minimalisme dans tes compositions. Comment ce style est-il venu ?
Je pense que ça vient du dessin, et de la neige aussi. Je compose souvent avec une page blanche tout autour de moi.
Photographie veut littéralement dire en grec « écrire avec la lumière ». J’essaie de beaucoup jouer avec, en fonction du sujet, des ombres, des couleurs, des contrastes…
Il y a un certain mysticisme qui se dégage de tes images. Ombres, couleurs, sujets. Peux-tu m’en parler ?
Photographie veut littéralement dire en grec « écrire avec la lumière ». J’essaie de beaucoup jouer avec, en fonction du sujet, des ombres, des couleurs, des contrastes… C’est sûrement aussi ce qui donne ce côté un peu mystique à certaines de mes images.
Pour être photographe outdoor, il faut aimer être en nature. Quelle relation entretiens-tu avec l’extérieur ?
On est dans une région où, si tu restes enfermé, il vaut mieux rester à Paris ! Plus sérieusement, je passe pas mal de temps dehors, en montagne. C’est un environnement dans lequel je me sens bien, et qui fait vraiment partie de mon quotidien. Forcément, ça influence ma manière de regarder et de faire de la photo.
Est-ce que tu penses qu’une bonne photo a toujours une histoire derrière elle, même quand on ne la voit pas ?
Pas forcément une bonne photo. J’ai une histoire sur chaque photo que j’ai faite : entre les missions pour arriver à la faire, les moments incroyables qu’on vit avec chaque athlète, les rires, les blessures, les voyages, les moments qu’on n’aurait jamais imaginés.
Les bons outils
Je pose souvent quelques questions sur le matériel photo. Quel boîtier utilises-tu pour travailler ? Quelles sont tes focales préférées pour travailler ? Les plus originales ?
Je travaille depuis le début avec Canon, en ce moment sur le modèle R3. Je n’utilise que des focales fixes. Au-delà d’avoir une meilleure qualité, elles m’obligent à réfléchir à mon cadrage et à devoir se déplacer en fonction.
J’ai donc une armée d’objectifs fixes dans mon sac au grand dam de mon dos ! La focale plus originale que j’ai c’est le 100 mm macro, avec lequel j’ai réalisé des photos d’action à l’intérieur de gouttes d’eau.
Tu es aussi connu pour utiliser des accessoires lorsque tu photographies. Des miroirs, des cadres… C’est venu comment ?
Si je peux éviter de faire une photo comme tout le monde, je vais tout faire pour essayer de ne pas faire au plus simple ou alors d’entendre « j’ai la même photo que toi ». Alors, au fur et à mesure, j’ai trouvé des accessoires pour me différencier.
J’ai donc une armée d’objectifs fixes dans mon sac au grand dam de mon dos !
DÉVELOPPER UN STYLE
Tu as construit une direction artistique reconnaissable. C’est celle qui te correspond. Est-ce que parfois elle te restreint ? Ou bien, à l’inverse, tu en es pleinement satisfait et tu essaies de la maîtriser toujours un peu plus ?
Ça dépend. Je fais en sorte d’être le moins restreint possible pour ne pas être frustré de faire de la photo, mais parfois certaines directives vont à l’encontre de la créativité. Ainsi, lorsque je travaille directement avec les athlètes je peux suivre complètement mes envies et voir avec eux ce qu’ils veulent faire. J’essaie toujours de me pousser dans mes retranchements pour ne pas rester sur mes acquis.
Quelle est ta manière de travailler les images en post-production ? C’est une grosse partie de ton travail également.
Passer du temps sur l’ordinateur ne me dérange pas. C’est mon passif de dessinateur industriel qui veut ça. Ensuite chaque projet est différent : Je peux passer 20 minutes sur une photo comme 4 jours sur Photoshop pour faire le montage d’un vélo complètement déstructuré. Selon moi c’est la version 2.0 de la chambre noire, où on développait les clichés. Aujourd’hui il constitue une partie intégrante du processus et c’est aussi ce qui donne le style du photographe.
La photographie, c’est ton métier, mais c’est aussi une passion. Est-ce que tu fais aussi des photos à titre personnel qui s’éloignent de ton style ?
Je fais un peu d’animalier, mais je ne peux pas dire que ça s’éloigne de mon style. C’est juste plus long pour avoir une photo qui soit exploitable.
Le photographe et le photographié
Tu es assez proche des athlètes et inversement. Est-ce que vous avez mutuellement une compréhension pour réussir à obtenir le meilleur résultat possible ?
Oui, clairement ! Travailler avec des gens qui ont confiance en ton travail et que tu connais fait grandement avancer la créativité. Je sais avec qui je peux, ou non, réaliser telle ou telle photo, en fonction de leur patience ou de leur capacité à répéter les mêmes mouvements.
Est-ce qu’il y a un athlète avec qui tu as travaillé et qui t’a marqué ?
En réalité, un peu tous ! Léo Nobile, c’est avec lui que je peux essayer toutes mes idées pour faire des tests. Il ne dit jamais non à un projet. Richard Permin m’a apporté énormément de par son expérience et sa vision démesurée du ski. Victor Daviet et Vincent Tupin quant à eux, je pense que ce sont ceux qui ne s’arrêtent jamais de faire et refaire jusqu’à avoir le moment parfait. Tim Sivignon, pour sa capacité à tourner dans les quatre sens en fonction de l’endroit où je me place, pour qu’on ait la position parfaite. David Bonneville et Mateo Socquet pour leur smile dès qu’ils montent sur des skis. Loïc Deschaux, pour sa capacité à apprendre un trick en trois tours.
Bref, j’en oublie plein évidemment, mais ils m’ont tous marqué à leur façon.
Récemment tu as dévoilé un cliché pris lors de l’éclipse avec Richard Permin. Peux-tu nous en parler ? Quelle est la valeur de cette image ? Pour le coup, celle-ci, tu ne pourras plus la refaire.
À la base, ce qui était prévu était un shooting d’action en bike avec Vincent Tupin à Val-Thorens, où il shapait une nouvelle Chill Trail. Mais au dernier moment, la météo étant beaucoup trop incertaine, j’ai décidé de ne pas prendre le risque de ne rien avoir et on a décidé d’aller au Semnoz avec Richard, au dernier moment. Je connais bien le spot, donc j’avais anticipé en amont l’endroit. Par contre, j’étais loin d’imaginer le monde là-haut… Je suis content parce qu’on a sorti un cliché, mais je suis un éternel insatisfait ! Je n’ai pas eu de vraie difficulté comme avec une photo d’action.
En tant qu’éternel insatisfait, je pense que je peux faire mieux à chaque fois
Quelle est la plus belle photo que tu n’aies jamais faite ?
En tant qu’éternel insatisfait, je pense que je peux faire mieux à chaque fois, donc je n’ai pas forcément de photo coup de cœur. Celles qui se démarquent sont la photo avec Victor Daviet dans les pyramides de neige et la cabine téléphonique au dessus du Lac de Roselend avec Léo Nobile.
Selon toi, qu’est-ce qu’il y a de plus beau dans ce métier ?
Je pense que le plus beau, c’est de réaliser le matin quand tu te réveilles, que tu n’as pas l’impression de devoir aller travailler.
Et ta plus belle fierté ?
Avoir la validation de jurys dans des concours photo prestigieux, ça c’est plutôt gratifiant.