Un nom simple. Une déferlante sans précédent. Clem Qui Court est devenu en l’espace de quelques mois le « phénomène » du trail. Non pas pour ses performances héroïques ou ses victoires éclatantes, mais grâce à sa capacité à communiquer sa passion. Avec son contenu positionné à mi-chemin entre humour décomplexé, transparence totale et finesse stratégique, il incite ses millions d’abonnés à enfiler une paire de baskets. Rencontre avec le personnage qui amène le trail sur des chemins jusqu’alors inexplorés : « le monde d’Internet » !
DE GEEK À COUREUR DU PEUPLE
Quelles sont les étapes qui sont selon toi fondatrices dans ton parcours de vie et expliquent ce que tu es et ce que tu fais aujourd’hui ?
Dans ces étapes, il y a forcément le « d’où je viens » d’un point de vue social et géographique. J’ai grandi dans le Nord, au cœur d’une famille aimante, que je qualifierais de « classique ». Je n’ai jamais manqué de rien, mais je n’ai pas toujours tout eu. Maman était professeur des écoles, et Papa ouvrier. Ces origines m’ont inculqué la valeur des choses. J’ai les pieds sur terre. Je porte aussi la convivialité et la chaleur humaine que l’on prête aux gens de ma région. Cela fait de moi, je crois, un coureur du peuple. Dans le Nord – il ne faut pas se mentir – il n’y a pas grand-chose à faire : du coup, cela a rapidement nourri une forme de curiosité, mon envie d’aller voir ailleurs, ma soif de découverte. Enfin, l’autre point de passage qui a fortement influencé ce que je suis devenu, c’est ma passion pour le gaming. Durant ma jeunesse, j’étais un « gros geek ». Je me suis construit avec YouTube et les jeux vidéo. Je me suis développé avec cette nouvelle façon de communiquer – celle du « monde d’Internet » – très transparente, bienveillante, empreinte de camaraderie.
Comment définirais-tu ton métier ? À quoi ressemble la journée-type de Clem Qui Court ?
Désormais, j’aime bien dire « artiste ». Pour la vanne. Parce qu’il y a derrière chaque projet, un réel travail d’écriture. Avant, lorsque l’on me catégorisait comme « influenceur », ça ne me dérangeait pas. Depuis l’UTMB, ça me saoule, car j’ai pris conscience que cette description était utilisée de façon moqueuse, par des gens qui ne pensaient pas forcément du bien de moi. Le bon terme, même s’il est vaste, ce serait donc créateur de contenu. Ou média. Un média incarné. Et concernant mes journées, elles se suivent sans se ressembler. J’ai ce défaut-qualité de m’engager de manière assez extrême dans chacune de mes actions. Donc, soit c’est une journée portée sur le sport, durant laquelle je me claque une grande bambée en nature ou un double-entraînement ; soit je me mets un énorme tunnel de boulot, du matin au soir.
Peux-tu nous raconter ton lien avec le trail ? Qu’est-ce que tu y cherches, qu’est-ce que tu y trouves ? Et te souviens-tu le jour où le Cupidon du dénivelé t’a décoché une flèche ?
J’ai découvert le sport sur le tard, à 17 ans, en débutant par le foot puis la course à pied sur route, entre deux parties de gaming. L’idée de base était de rester en santé car je passais des heures à jouer sur mes consoles, et me dépenser un peu, puisque j’ai toujours été un énorme mangeur. Je suis finalement tombé dans le trail lorsque je suis arrivé ici, à l’île Maurice, où je vis toujours, pour un stage de fin d’études. Mes collègues m’ont poussé à m’inscrire au Dodo Trail, l’épreuve locale. J’étais super intimidé, flippé, mais deux mois plus tard, j’étais sur la ligne de départ, heureux. Je l’ai fait, et j’ai kiffé. L’esprit communautaire qui réside ici m’a complètement embarqué. C’est l’esprit trail pur, authentique, intact. J’ai commencé à pratiquer de plus en plus régulièrement dans l’optique de participer à la Diagonale des Fous, la course emblématique voisine, et ai adoré le contraste que m’offraient ces balades en nature. Je passe beaucoup trop de temps devant les écrans, or déconnecter avec le digital me permet de me reconnecter avec les animaux qui sommeillent en nous. J’aime courir longtemps et ne pas avoir de réseau. Retrouver le côté simple de la vie : avancer, manger, dormir...
SURFER LA VAGUE MAIS PÉRENNISER LES VALEURS
Qu’est-ce qui, selon toi, a déclenché ton succès ? Quels sont les éléments-clés qui fondent ton impact, et ta singularité ?
Il y a selon moi deux éléments-clés qui expliquent cette réussite actuelle. Le premier – et là, c’est plutôt l’expert des réseaux sociaux qui parle – c’est ma consistance et mon endurance dans la création de contenus. Il ne suffit pas d’un buzz pour pérenniser son image : il faut une succession de plusieurs temps forts pour établir pleinement son personnage. Si l’on considère un buzz comme une vidéo qui fait plus d’un million de vues sur les réseaux sociaux, alors j’en compte plus de 40... C’est un petit effet boule de neige. Or pour le provoquer, il s’agit de travailler, essayer, se tromper, corriger, retenter... C’est un peu la philosophie « try hard » ! Le second élément-clé – plus personnel celui-ci – réside dans mon équipe. Léo, Léa, Victor, Nicolas, Thomas, Théo... ils se reconnaîtront... mais je suis entouré de gens qui partagent la même vision et les mêmes valeurs. On a tous la dalle. On a conscience que l’on doit se mettre en mouvement si l’on veut réussir.
Cette dynamique est aussi expliquée par l’explosion du trail. De ton point de vue, pourquoi ce « boom » ? Qu’est-ce que cela dit de notre société et de notre génération ?
Certaines personnes me disent que je fais « buzzer » le trail. Ils se trompent ! C’est le trail qui buzz, et moi qui me retrouve au bon endroit, au bon moment. Je suis lucide : je profite de cette dynamique et surfe cette vague. Je n’ai pas la science infuse – et ce ne sont que des hypothèses vues depuis ma fenêtre – mais j’explique ce « boom » par le fait que le trail est un sport qui parle à notre génération. Une génération qui a suivi le chemin qu’on lui avait tracé. Une génération qui voulait satisfaire ses parents et matcher avec des normes sociales qu’on lui imposait. Une génération qui est née dans la crise, et qui se retrouve à bosser devant un ordinateur, sans trouver de sens véritable à son ouvrage quotidien. Une génération qui vit dans un confort fade, presque léthargique. Cette génération a besoin de s’émanciper, et le trail est un premier pas dans cette direction. Cette discipline répond à notre soif d’aventure, elle met des épices dans nos vies. C’est une forme d’expédition moderne, un moyen de découvrir l’inconnu.
De par ta notoriété nouvelle, est-ce que tu te sens investi d’une mission, avec un message à faire passer, des lignes à faire bouger ?
Je ne me sens pas investi d’une mission, en revanche, j’ai envie et besoin de donner du sens à ma démarche. Je réfléchis constamment au « pourquoi » je fais tout ça... Lors de ma première Diagonale des Fous, en 2023, je ne connaissais aucun athlète élite sur la ligne de départ. J’ai questionné la raison de cette méconnaissance, et j’ai identifié le fait que leur communication ne m’évoquait rien, que je souhaitais que l’on me parle d’autres choses que de la performance pure. J’étais là pour l’aventure, les rencontres, le dépassement de soi. Je me suis alors dit que je pouvais être cette personne qui montre tous les aspects cools de la pratique et qui convertit toutes celles et ceux qui se morfondent derrière un ordinateur à enfiler leurs baskets pour nous rejoindre.
Si tu avais une baguette magique, qu’est-ce que tu ferais pour améliorer le trail ?
Je me considère comme un défenseur du trail authentique. Donc si j’avais une baguette magique, j’immortaliserais l’ADN des trails à saucissons pour que jamais il ne bouge. C’est ce côté brut, accessible et convivial qui fait la beauté de notre sport, et malgré le fait qu’il devient plus populaire et mainstream, il ne faut pas que cela change ! Éviter la standardisation et le monopole me paraît fondamental.
Quel est le revers de la médaille lorsque l’on devient un personnage public aussi rapidement, sans forcément y être préparé ?
Disons que j’ai toujours eu l’ambition de percer, car je savais que c’était l’unique chemin pour pérenniser l’activité que j’ai maintenant, mon job actuel. En effet, même si la génération de nos parents ne l’envisage pas, être Youtubeur, incarner son propre média, c’est un métier. Il ne s’agit pas uniquement d’ego-trip. (Un temps de réflexion) Tout ça pour dire que cette notoriété, je suis allé la chercher, donc je ne peux et ne veux pas m’en plaindre. En revanche, il y a certains aspects que j’avais peut-être sous-estimé. Aujourd’hui, cela prend une ampleur telle que j’ai cette sensation que ma communauté m’échappe, au sens où je ne suis plus en mesure de prendre le temps que je voudrais avec tout le monde, répondre à chaque message... C’est purement mathématique : ça ne rentre pas dans une journée. Or, je souhaite plus que tout conserver ce lien avec les gens qui me soutiennent, cette accessibilité. Je dois donc construire mon équilibre. À cet égard, l’île Maurice, ma maison, est ma solution. Je m’y ressource comme nulle part ailleurs.
Quelle est ta vision du projet Clem Qui Court sur le long terme ? Autrement dit, c’est quoi la suite ?
Sur le long terme, ma volonté est de pérenniser le personnage Clem Qui Court, un peu à l’image d’un Domingo, que j’ai eu la chance de rencontrer récemment : il ne fait pas énormément de bruit, en revanche, il est un pilier d’Internet depuis près de 10 ans ! Bref, l’idée est d’aller loin plutôt que vite. Dans cette optique, j’aimerais aussi continuer à rendre mon sport plus populaire. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi la vidéo d’InoxTag qui parcourt le GR20 cumule 10 millions de vues sur YouTube quand celle de Lambert Santelli qui en bat le record en fait seulement 10 000. Cela me donne la conviction qu’il y a des ponts à construire.
Et plus concrètement, en 2026, j’ai envie de « mettre bien » les très proches qui m’ont permis de passer un cap. Grandir ensemble. Les tirer vers le haut afin de les remercier de m’avoir poussé. Enfin, d’un point de vue purement athlétique, je n’ai pas encore défini mon calendrier, mais les courses les plus longues sont celles qui m’attirent véritablement. Moab (383 km et 9000 m de dénivelé positif), dans l‘Utah, aux États-Unis – pour ne citer qu’elle – est dans un coin de ma tête. J’ai aussi le souhait de défricher des évènements plus intimistes, des endroits vierges, car les émotions qu’on y vit sont plus fortes et les histoires qu’on y raconte plus inédites !
Texte de Baptiste Chassagne