Nous sommes le 17 mai 2026 aux alentours de 15h30 dans la Baie de Disko au Groenland. Côme Girardot, dødser professionnel français, se tient au sommet d'un iceberg de 19 mètres, en short de bain, au-dessus d'une eau à zéro degré.
Neuf mois plus tôt, il ne sentait plus ses jambes. En l'espace de quelques secondes, il devient le premier humain au monde à dødser un iceberg. Il tire un trait sur la fracture du dos qui l’a tenu éloigné des sauts. Guéris et plus affûté que jamais, le Cômeback a atteint son apogée !
Récit d'une aventure hors-norme, vue de l’intérieur.
L'impact
Août 2025, Majorque. Il fait beau, il fait chaud, et toute la belle équipe de dødser est réunie au bord d'une falaise qui donne sur la mer des Baléares. On est en plein Gainer Tour, ce road-trip estival où les cliff divers se retrouvent sur les meilleurs spots d'Europe pour se dépasser et créer du contenu. La fatigue commence tout de même à tirer les corps qui sont mis à rude épreuve lors des sauts.
Ce jour-là, Truls Torp a une idée. Le Norvégien, triple champion du monde de døds, veut terminer la journée en beauté : sauter en tandem avec Côme, son ami, depuis les 34 mètres de la falaise. Une première mondiale. Côme sait que l'envie n'est pas à son maximum. Mais il avait déjà fait marche arrière devant cette même falaise un an plus tôt. L'occasion est trop belle.
Ils sautent. L'exploit est réel, le spectacle, lui, irréel. Deux silhouettes qui surgissent du bord, deux énormes splashs dans la mer agitée. Et puis très vite, l'inquiétude. Côme peine à remonter sur le padel qui l'attend en bas. Ses amis le ramènent au bord, appellent les secours. Dans une douleur indescriptible, il réalise qu'il ne sent plus ses jambes.
En soins intensifs, le verdict tombe : deux vertèbres luxées et fracturées, pénétrées à 25% dans la moelle épinière. C’est un petit miracle. Selon son médecin, il avait 70% de chances de finir paraplégique pourtant, la vie décidera qu’il pourra encore marcher d’ici quelques temps.
LES 8 VIS
Cette blessure, il ne l’a pas vu venir.
L’hôpital est l'un des moments les plus durs de sa guérison. Allongé, incapable de bouger, sa seule occupation est de regarder le plafond. Son voisin de chambre très âgé crie. La communication avec l’unique infirmières du service est pénible. La climatisation, absente, et les 28 degrés dans la chambre, bien présents.
Deux semaines plus tard, il ressort avec une cicatrice de 25 centimètres dans le dos et huit vis qu'il enlèvera après l’été 2026. "J'ai eu de la chance de revenir de ça. Cette période m'a fait mûrir et m'a fait comprendre que tout peut basculer très vite" ajoute-t-il lors de notre interview.
La guérison s'annonce longue. Alors Côme s'y applique avec tout le sérieux d'un professionnel : musculation, rééducation, nutrition. Revenir vite, mais bien, sans griller les étapes. Cette blessure, aussi violente soit-elle, apparaît peu à peu comme une deuxième chance. Le moment de se préparer autrement, mieux, plus fort.
Cette blessure, aussi violente soit-elle, apparaît peu à peu comme une deuxième chance.
Il profite de ce retour forcé pour ralentir, se recentrer, passer du temps avec ses proches. Pour son père Romain, qui avait pris le premier vol pour Majorque dès l'annonce de la blessure, cette période a été celle d'un rapprochement. Il a mieux compris ce qui animait son fils, ce que le døds représentait vraiment pour lui. Malgré les risques, il sera toujours là. Sa mère Séverine, elle aussi, n’a jamais cessé d'être sa première fan. Dans les moments les plus durs, elle était là aussi.
J'ai eu de la chance de revenir de ça. Cette période m'a fait mûrir et m'a fait comprendre que tout peut basculer très vite.
L’IDÉE FOLLE
C'est une idée qui lui trotte dans la tête depuis longtemps : dødser un iceberg. C’est tellement brutal comme phrase ! Pas une falaise, pas une plateforme. Un iceberg. Quelque chose de vivant, d'instable, qui bouge et qui peut se retourner à tout moment. Côme est mon ami, et quand il me parle du projet Groenland, j'accepte immédiatement sans réaliser dans quoi je me lance.
Entre temps vient sa blessure. Y arrivera-t-il ? Je me pose la question, mais je le connais. Il ne lâchera jamais l'affaire. Depuis des mois il travaille le projet en silence : les lieux, les contacts sur place, les sponsors. Tout ça en gérant sa rééducation. Côme, c'est ça.
L'hiver se passe bien. Son dos se rapproche d'être opérationnel, et sauter d'un iceberg devient de moins en moins une chimère. Alors on en parle, on en rigole au téléphone. Mais je réalise que tout ça est quand même très sérieux. On fait des recherches, on regarde à quoi ressemblent les icebergs. C'est effrayant, c'est énorme, ça bouge. On pense immédiatement à cette vidéo de Mike Horn grimpant un iceberg qui se retourne violemment sous ses pieds. "T'imagines il se retourne ?" — "Non Côme. Je ne veux pas l'imaginer.
Au fur et à mesure que ça se rapproche, l'idée de voir mon pote sauter d'un iceberg me terrifie autant qu'elle m'excite. Je sais qu'il en est parfaitement capable. Truls sera aussi de la partie, il sautera après lui. Avec Kristoffer, son caméraman, nous serons quatre à partir au Groenland. Entre Côme et Truls, il y a un goût de travail inachevé depuis Majorque. Une boucle à fermer.
T'imagines il se retourne ? — Non Côme. Je ne veux pas l'imaginer.
LE GRAND FROID
Deux jours de voyage. Une escale à Copenhague, puis cinq heures d'attente à Nuuk, la capitale. Il fait gris, il pleut. La ville est dure, brute, sans fioriture. On ne s’attendait à rien, mais tout de même. Premier contact avec le Groenland : dépaysant, mais pas forcément de la meilleure des manières.
C'est à Maniitsoq que le voyage commence vraiment. Là, on embarque sur le TULU, un navire qui nous emmènera à travers les fjords groenlandais pendant une semaine. Côme et moi partageons la même cabine. La coupure réseau est immédiate, quasi totale, et fait un bien fou. On déconnecte vraiment. On travaille ensemble sur ce qui nous attend.
La météo est catastrophique presque toute la semaine. Pluie, vent, froid. Les corps sont mis à l'épreuve lors des randonnées. On part de la plage pour rejoindre la neige en montagne. Les paysages sont parmi les plus grands que nous n’avons jamais vus. Grandioses, sauvages, sans compromis.
Côme profite de cette semaine pour se préparer aux bains glacés. C’est indispensable avant le saut pour habituer le corps. L'eau oscille entre zéro et un degré. Son frère Mayeul est le premier à plonger avec lui, suivi un autre jour du jeune matelot du bateau. J'ai essayé aussi. Une sensation terrible, je n'arrivais plus à marcher ! Lui, avait froid, mais l'a fait en détente. Déjà dans sa tête, il est ailleurs.
Côme profite de cette semaine pour se préparer aux bains glacés. C’est indispensable avant le saut pour habituer le corps. L'eau oscille entre zéro et un degré.
La dernière montée avant de retourner à Maniitsoq restera gravée. On part dans le brouillard, bougons tous les deux, une semaine de météo pourrie dans les jambes et peu d'images exploitables. On avance tête baissée, loin l'un de l'autre. Et puis le brouillard se déchire. Le paysage s'ouvre d'un coup, immense, blanc, silencieux. On s'arrête. Je tire un portrait de Côme, le shoote en ski dans une poudreuse exceptionnelle. La vie, la vraie.
Désormais, il est temps d’aller à Ilulissat. Les icebergs nous attendent.
LA TERRE DES ICEBERGS
Nous y voilà. Les icebergs sont là. Devant nous, à perte de vue.
Ilulissat. Une petite ville côtière de l'ouest du Groenland, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, qui abrite l'un des fjords les plus imposants au monde. Le soleil ne se couche qu'une heure, aux alentours de 1h du matin. Les journées sont longues mais passent vite. On se sent légèrement décalés de notre propre réalité.
Ces icebergs s'extirpent de l'immense glacier Sermeq Kujalleq. Environ 10% des icebergs du Groenland en proviennent. Nous n'en avons sans doute vu qu'une infime partie, et pourtant ça paraissait déjà si grand. Si démesurément grand.
Face à ces blocs de glace, nous sommes minuscules. Côme observe avec passion, excitation et un sérieux qui me fascine. Il fait des clichés, analyse, tente de calculer les hauteurs. Au loin, toutes les cinq minutes, un fracas sourd vient briser le silence : un iceberg qui s'effondre quelque part. Ce bruit-là, on ne s'y habitue pas.
On prend le temps de visiter le seul musée de la ville, consacré à l'histoire des icebergs. On y reste deux heures, à tout éplucher. L'objectif c'est de minimiser le risque à tout prix. Et pour ça, il faut comprendre comment ils fonctionnent, comment ils bougent, comment ils se retournent. Malgré tout, si le risque s'avère trop élevé, il faudra se faire une raison. Aussi impensable que soit cette option, Côme la prend en compte avec le plus grand sérieux.
Ce que je ne réalise pas encore, c'est que les icebergs bougent bien plus vite qu'on ne le croit. Le courant emporte tout, en permanence. À l'œil nu, si on n'y prête pas attention, on ne le voit pas. C'est un sentiment étrange : rater quelque chose qui était là depuis le début.
La fenêtre météo est dans trois jours. Il ne faudra pas se rater.
L'objectif c'est de minimiser le risque à tout prix. Et pour ça, il faut comprendre comment ils fonctionnent, comment ils bougent, comment ils se retournent.
LA VEILLE
Avec l'arrivée de Truls et de Kristoffer, tout s'accélère. Le duo est rassemblé. Côme brief Truls sur tout ce qu'il sait, lui annonce que le saut sera pour le lendemain. La boucle de Majorque est sur le point de se fermer.
On retourne observer les icebergs que Côme avait repérés la veille. Ils ont déjà bougé. Le constat s'impose : peu importe ce qu'on repère depuis le bord, on va devoir trouver l'iceberg en freestyle. Impossible de se caler sur une formation qui peut avoir dérivé d'un kilomètre dans la nuit. La clé, ce sera Ivan, le guide qui nous emmènera en mer.
On le rencontre ce soir-là. S'ensuit une discussion de deux heures sur le matériel, les protocoles, les risques. Il pose des questions précises, apporte des conseils que personne d'autre ne pourrait donner. Côme est préparé, connaît ses réponses. Ivan sent leur sérieux. Il sait aussi qu'il est l'une des pièces maîtresses de cette expédition.
Demain à 12h, rendez-vous au port. Petit bateau orange, grand jour.
Peu importe ce qu'on repère depuis le bord, on va devoir trouver l'iceberg en freestyle.
17 MAI, 15H30
Comme prévu, la météo n'a pas menti. C'est aujourd'hui ou jamais. Tout ce long projet va se concrétiser très bientôt. Pourtant il y a cette incertitude qui plane : trouver le bon iceberg, celui qui ne justifiera pas de prendre des risques inconsidérés. L'idée l'est déjà bien assez.
Côme et Truls sont dans les derniers préparatifs. Le plan est millimétré. Lorsque l'iceberg sera choisi, Côme, crampons aux pieds, évoluera sur la glace jusqu'au point de saut. Une fois en haut, il retirera les chaussures, les glissera dans un sac qu'il jettera à l'eau. En bas, Truls sur un padel en combinaison de plongée le récupérera, GoPro à la main, prêt à filmer le saut d'en dessous. Kristoffer et moi on s'occupe du reste : lui filme, je photographie. Deux drones, deux plans différents. Deux angles fixes supplémentaires pour ne rien manquer. Personne n'aura le droit à l'erreur.
Personne n'aura le droit à l'erreur.
Direction le port. Je sens un vrai décalage entre ce que nous allons faire et la réalité des travailleurs qui nous regardent avec curiosité. L'excentricité de ce projet, dont personne ici ne se doute. Ivan nous récupère, sort du port et met les gaz. On vole à travers les growlers.
Puis vient le moment d'observer les icebergs d’encore plus près. C'est sublime, tranchant, en suspens. Côme emmène Ivan vers une grosse formation repérée la veille. De près, c'est énorme et hyper sketchy. Faisable, mais très risqué. C’est une option, mais on décide d'aller voir ailleurs, vers le centre du fjord.
Sur le chemin, il se passe ce que nous redoutions le plus. Un iceberg d'une trentaine de mètres carrés se retourne à côté du bateau. Ivan accélère immédiatement. Tout le monde est abasourdi. Ce phénomène, pourtant pas si courant, se produit sous nos yeux ébahis. La nature envoie ses avertissements. On les voit, on les entend !
Un iceberg d'une trentaine de mètres carrés se retourne à côté du bateau.
Et puis il apparaît. Devant nous, parfait, doté d'une petite plage pour accoster. Je le montre à Côme, qui le montre à Truls. C'est celui-ci, on l'a tous compris sans se dire un mot. Avec le drone, on mesure : environ 19 mètres. La hauteur parfaite.
On fait le tour. Il peut être beau d'un côté, instable de l'autre. Il faut considérer toutes les options. Tout a l'air bon. En accord avec Ivan, Côme et Truls décident. Ce sera celui-ci, pourquoi chercher davantage ?
Ça y est, c'est maintenant. Crampons aux pieds, t-shirt et short de bain, Côme se place à l'avant du bateau. Je lui tends la main, il la prend. Un dernier mot d'encouragement (je ne suis pas très fort pour ça) et je suis en train de filmer mon pote sur un iceberg. Le moment, aussi discret soit-il est vraiment fort.
Il arrive rapidement au sommet. En døds, il y a une règle d'or : jamais de combinaison ! Il enlève son t-shirt et déroule le plan comme prévu. En bas, Truls a déplacé les débris de glace. Comme à chaque saut, Côme lance quelques pierres dans l'eau avant de s'élancer, pour vérifier la réception. Il balance le sac, puis les pierres récupérées au port. Il est prêt. Tout le monde l'est.
Environ 19 mètres. La hauteur parfaite.
Dans le silence de la Baie de Disko, un dernier OK.
L'œil dans le viseur, le cœur à 100 à l'heure. Sa prise d'élan est bonne, et tout à coup il surgit du sommet. Le døds parfait. Sa réception claque comme un coup de fusil. Puis de nouveau le silence, avant qu'il remonte à la surface. Et là, c'est l’explosion de joie.
"Tu l'as fait mon gars !! Tu l'as fait !!" crie Truls de joie depuis le padel. On est tous sous adrénaline, soulagés, incrédules. Kristoffer a la vidéo. J'ai les photos.
Sa réception claque comme un coup de fusil.
Boosté par l'adrénaline, Côme ne sent presque pas le froid de l'eau. Il ne faudra pas traîner quand même. Les deux amis reviennent au bateau. Toute la petite équipe exulte.
Mais pour véritablement terminer le projet, il manque le saut de Truls. On se concentre à nouveau, les rôles s'inversent. Le champion du monde suit la procédure au millimètre. Il est encore plus détendu que Côme, prend presque son temps. Et puis il s'élance. Sa signature : un 360, les deux bras en l'air, un style inimitable. Son entrée dans l'eau claque à nouveau comme un coup de fusil. Explosion de joie. Le duo est de retour.
Pour véritablement terminer le projet, il manque le saut de Truls.
Sur le bateau, il y a un vrai sentiment d'accomplissement. Ivan bombarde à travers les icebergs, le bateau serpente entre les growlers à toute vitesse. De retour à l'hôtel, Côme appelle directement sa famille, puis sa grand-mère. Tout le monde est soulagé et fier.
On se refait le film de la journée autour d'une bière. On a été chanceux, et on le sait. Tout s'est aligné ! Ce pays immense et silencieux nous a laissé faire quelque chose d'insensé. Là-haut, dans la Baie de Disko, sous un soleil qui ne se couche pas, le hors-norme a eu lieu. Je suis content que mon ami soit en vie, qu'on puisse en parler ensemble ce soir. Je suis rempli d'une fierté que je ne saurais pas vraiment décrire.
Il faudra du temps pour redescendre. Pour réaliser ce qu'il s'est passé là-haut, dans cet endroit où la glace vit, bouge, et tombe. Où la nature ne fait aucune promesse. Côme, lui, en a fait une seule à lui-même. Et il l'a tenue.
Où la nature ne fait aucune promesse. Côme, lui, en a fait une seule à lui-même. Et il l'a tenue.
ET APRÈS ?
Côme est désormais tourné vers un seul objectif : devenir champion du monde de døds. Prouver, s'il en était encore besoin, qu'il est l'un des pionniers de cette discipline.
À jamais, il sera le premier humain à avoir dødser un iceberg. Une formation glaciale qui, à l'heure où vous lisez ces lignes, n'existe probablement plus. Emportée par le courant, quelque part dans la Baie de Disko.
C'est peut-être ça, le plus beau. Un exploit réalisé sur quelque chose d'éphémère, dans un endroit que peu d'yeux verront jamais. Une trace sans trace.
Une trace sans trace.
Le CômeBack, disponible sur YouTube dès maintenant.
