Thomas Boury, 34 ans, cycliste d’ultra-endurance et journaliste chez MKSport, s’est lancé pour la 4ème fois dans l’Atlas Mountain Race : une course VTT et Gravel sans assistance de 1 350 km, traversant les montagnes marocaines. Avec déjà trois top 10 à son actif (dont un podium), Thomas ne souhaitait plus qu’une chose : transformer l’essai.
L'Atlas Mountain Race traverse l’Atlas et l’Anti-Atlas, pour prendre fin à Essaouira. Monument de l’ultra-endurance à vélo, elle laisse ses participants sans aucun répit. Ils doivent gérer l’orientation, le ravitaillement et les bivouacs en autonomie totale. Le bitume y est rare, les sentiers sont techniques. Autrefois coursier à vélo, le deux-roues a toujours occupé une place centrale dans la vie de Thomas. Originaire de Bourgogne, il s’est d’abord investi dans le trail-running, avant de se tourner vers l’ultra-cyclisme. Depuis maintenant 3 ans, Thomas est cycliste semi-professionnel.
L’AMR est aussi et surtout la course de l'adversité solitaire. Une lutte contre soi-même et contre nos propres limites physiques et mentales, où s’opère un dialogue singulier avec notre corps. Pour Thomas, son vélo devient un rempart contre le doute, l’abandon, l’échec. Unique allié de ses retranchements physiques, il lui permet une gestion différente de la solitude. Bien plus que le simple catalyseur de son nomadisme, c’est aussi grâce à lui qu’il brave nuits et intempéries. Quand l’esprit et le corps sont prêts à vaciller, l’engin métallique le tient ancré sur la route, le poussant à avancer un peu plus.
Les courses en auto-suffisance questionnent profondément notre relation intime à soi et la connaissance de notre corps et de ses capacités. Qui sommes-nous après une course d’une telle difficulté ? Qu’est-ce que notre mental dit de nous dans ces moments de dépassements intenses, inestimables en apprentissages ? Seul contre tous mais surtout seul face à lui-même, Thomas nous raconte comment il a vécu sa quatrième participation à l’Atlas Mountain Race.
L’AMR en chiffres :
Durée de la course : 4 jours, 16 heures, 16 minutes I Distance totale parcourue : 1 350 km I Dénivelé positif : 25 000 m I Étapes : Atlas => Anti-Atlas => Essaouira
I Nombre de participants : 200 I Heures totales de sommeil : 9
Le vélo était pour moi un moyen d'aller plus loin que le bout de ma rue. C'était l'outil de ma liberté.
L’AMR : entre endurance et auto-suffisance
Comment es-tu tombé dans le cyclisme d’ultra-endurance ? Pourquoi cette discipline plutôt qu’une autre ?
Je viens du vélo, tout simplement. J’en fais depuis gamin, j’ai même été coursier. À un moment, j’ai ressenti le besoin de construire un projet sportif exigeant, à haut niveau. Je me suis d’abord orienté vers le trail-running, avec quelques résultats, mais une pubalgie assez lourde m’a contraint à arrêter. Le retour au vélo a été un tournant : c’est là que j’ai basculé vers l’ultra-distance. Et depuis, je ne l’ai plus quittée.
En quoi l’Atlas Mountain Race se distingue-t-elle dans le paysage de l’ultra-endurance ?
C’est une course à part. L’une des plus emblématiques, aussi l’une des plus engagées. Elle ouvre la saison des Mountain Series et attire chaque année un plateau extrêmement relevé. Ce qui la rend unique, c’est son terrain : une géographie brute, une diversité de paysages et un tracé exigeant, à la fois technique et spectaculaire. C’est une course qui marque.
Qu’as-tu ressenti pour cette quatrième participation ? Était-elle différente ?
Oui, clairement. C’était sans doute la plus difficile sur le plan météo : froid, humidité… des conditions éprouvantes dès le départ. Mais paradoxalement, je l’ai abordée avec plus de détachement. Moins de pression, une préparation volontairement allégée pour préserver la saison. Le niveau global, lui, continue de grimper. Les départs sont de plus en plus rapides, il faut être prêt immédiatement.
Tes moments les plus durs, et les plus forts ?
Deux vrais passages à vide : à la fin de la première nuit, puis en milieu de course. Des phases longues, parfois plus de dix heures, avec des sensations proches de l’hypoglycémie et une vraie difficulté à relancer mentalement. Mais c’est aussi ça, l’ultra. À l’inverse, la fin de course reste un moment fort : remonter pour accrocher la cinquième place, voir les lumières se lever et se coucher sur l’Atlas… Ce sont des images qui restent.
Le deux-roues est un moyen d’exprimer qui je suis aux autres.
Le vélo, prolongement de soi
Le vélo semble être bien plus qu’un simple outil pour toi…
C’est une évidence. J’ai grandi à la campagne, avec l’image de mon père à vélo. Très vite, ça a été un moyen d’aller plus loin, de m’émanciper. Aujourd’hui encore, c’est à la fois un moyen de transport, un espace de liberté et un outil d’expression. Je suis toujours mieux sur une selle que dans un métro. Il y a aussi une dimension très matérielle : je roule sur un cadre en acier, un Fairlight. Ayant été maître verrier, je reste sensible aux matériaux, à l’artisanat. Mon vélo raconte quelque chose de moi. Comme avant, quand je faisais du graffiti pour laisser une trace. Aujourd’hui, c’est le sport qui prend le relais.
Seul face à soi
Comment gères-tu la solitude dans une course comme l’AMR ?
Je la vis bien, presque comme un luxe. Je suis quelqu’un d’introverti, j’ai besoin de ces moments seul pour me recentrer. Et puis l’ultra est un sport profondément solitaire : je m’entraîne seul la majorité du temps, donc je suis à l’aise dans cet espace.
La nuit, omniprésente sur ce type d’épreuve, devient-elle une alliée ou une adversaire ?
Les deux. La nuit est un moment exceptionnel : la vision se resserre, le monde devient plus petit, le temps s'étire. Une nuit en particulier relevait de l’épreuve. Nous étions balayés par le blizzard, avec des traversées en rivières qui te congèlent les pieds. Avec le froid, mes orteils ont gonflé, jusqu’à être compressés. J’ai dû m'arrêter pour mettre des coups de couteaux dans mes chaussures pour les élargir. D’autres nuits imposaient une forme de discipline : gérer son rythme, sa nutrition…
Quand je ne me sens pas bien à l'intérieur, je me focalise sur les sensations extérieures.
Que se passe-t-il intérieurement dans ces moments d’effort extrême ?
On simplifie tout. Il ne reste plus grand-chose, à part l’essentiel. Le coup de pédale suivant, l’alimentation, le prochain arrêt. J’essaie de rester dans une forme de neutralité émotionnelle. La musique, par exemple, peut être trop forte à gérer. Je préfère me concentrer sur les sensations, les lisser. Et puis il y a cet état particulier, presque brut, où le mental s’apaise. Une forme de clarté émerge. C’est aussi pour ça que je fais de l’ultra.
Comment tient-on sur la durée, en totale autonomie ?
Tout se joue en amont. Il faut savoir pourquoi on est là. Ce qu’on vient chercher. Les motivations profondes deviennent un socle quand ça vacille. La préparation mentale est aussi importante que le physique.
Avec la fatigue extrême, as-tu parfois le sentiment de devenir quelqu’un d’autre ?
Non, justement. J’essaie de rester lucide en permanence. Je gère mieux le sommeil aujourd’hui. Contrairement à ce qu’on imagine, l’ultra n’est pas qu’une privation : c’est aussi savoir dormir peu, mais au bon moment. Je suis resté pleinement moi-même du début à la fin.
L’adversité comme moteur
Quel rapport entretiens-tu avec la concurrence ?
Je viens pour performer, bien sûr. Mais aussi pour me confronter à moi-même. L’adversité est un moteur. Elle me pousse à aller plus loin. J’ai toujours fait le choix de courses relevées, avec une forte densité. C’est là que je progresse.
Dans ces moments de fatigue extrême, que se transmettent les coureurs entre eux ?
Quelque chose de très fort, mais d’invisible. Un lien. Ce qu’on appelle le “bonding”. On partage une expérience que peu de gens peuvent comprendre. Pas besoin de mots. Un regard suffit. Et souvent, ces liens durent.
Et après ?
Quels sont tes prochains objectifs ?
Prochaine étape : The Traka 560, en Espagne. Un gros rendez-vous gravel, avec un plateau très dense. Et cet été, la Transcontinental : près de 5 000 km, du nord de la Norvège au sud de la Grèce. Au-delà des courses, l’objectif reste le même : continuer à construire ces projets, trouver l’équilibre avec ma vie personnelle, et surtout garder intact le plaisir de rouler.
On pense seulement au coup de pédale d'après, à quand s'alimenter, à quand planifier ses arrêts.
Cette édition a ainsi été marquée par une météo capricieuse, rendant la course intransigeante au moindre relâchement ou pépin mécanique. Mais Thomas n’a rien lâché. Après quelques micro-siestes et u rythme de pédalage soutenu, il franchit la ligne d’arrivée en seulement 4 jours, 16 heures et 16 minutes, décrochant la 5ème place !
Certes déçu de ne pas remporter la victoire dont il rêvait tant ou d’atteindre le podium sur lequel il était déjà monté, Thomas ressort pour autant satisfait de sa course. Plus qu’une compétition où seul le résultat final importe, l’Atlas Mountain Race a été un terrain fertile à l’éveil à soi et aux relations invisibles : celles qui se tissent dans l’adversité, dans un brin de regard partagé, dans les sueurs, la fatigue. Thomas ressort grandit d’une expérience aussi révélatrice que formatrice pour ses prochaines aventures nomades.
Suivez ses prochains tours de roue sur @totosupertramp
L’adversité est un carburant de ma pratique.
Texte de Candice Tupin