Publié le 14 janvier 2026
Alpine Quest, une odyssée féminine de Vienne à Monaco
Crédit photo : ©Aurélie Gonin
Reportage

Alpine Quest, une odyssée féminine de Vienne à Monaco

Une traversée des Alpes en totale autonomie !
SPORTS D'HIVER
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Carnet de Voyage

Le 23 avril 2025, les Suissesses Loubna Freih et Mélanie Corthay écrivent l’histoire en devenant les premières femmes à traverser les Alpes en autonomie. 1600 kilomètres, 67000 mètres de dénivelé positif et un tracé inédit à travers cinq pays. Une aventure de 54 jours à vélo, ski de rando et trail, qui met en lumière la beauté fragile des montagnes et le dépassement de soi en terrain inconnu. L’exploit de ces quinquagénaires lève le voile sur une génération absente des récits sportifs et que la société voudrait limiter à son rôle de mère. Rencontre.

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

LE (FAUX) DÉPART

Le rendez-vous est donné à l’emblématique Stephansplatz à 9h30. Samedi 1er mars 2025, les rayons du soleil fendent le ciel de la capitale autrichienne. Des amies venues en soutien déploient une banderole aux couleurs d’Alpine Quest, le nom donné à cette odyssée, dans une ambiance euphorique. Loubna Freih, instigatrice de cette traversée des Alpes de Vienne à Monaco en autonomie, enfourche son vélo dans quelques cris d’excitation avec sa coéquipière et guide de haute montagne Mélanie Corthay. Le duo traverse la ville en direction du Tyrol, leur première étape. Rien ne semble pouvoir les arrêter, l’aventure commence… puis s’arrête soudainement. Après seulement 30 kilomètres, Mélanie tombe et s’ouvre sévèrement la main. Direction l’hôpital pour sept points de sutures et déjà quelques doutes qui s’installent sur la faisabilité de ce défi hors norme.

LA GÉNÈSE : UNE IDÉE FOLLE PARMI D’AUTRES

“Je savais qu'il y avait quelque chose d'un peu fou, c'est grand les Alpes !” sourit malicieusement Loubna, 57 ans, depuis l’aéroport où elle s’envolera quelques heures plus tard pour l’Afrique du Sud. Après plusieurs années à tenter de se convaincre que ce projet de traversée des Alpes est sûrement un peu trop ambitieux, le déclic vient en gagnant l’Ironman de Nice en septembre 2024 : “je me suis dit c’est un signe, il faut concrétiser ce projet”. En quelques mois, la triathlète suisse monte naturellement cette expédition avec ses amies de toujours : Mélanie Corthay et Sophie Pelka. Un coup de foudre amical entre trois mères, la cinquantaine, qui ont toutes changé de vie professionnelle pour se consacrer pleinement à la montagne et au sport. Depuis 2018 et une deuxième place arrachée sur la Patrouille des Glaciers, course de ski-alpinisme légendaire, le trio infernal basé à Verbier ne se quitte plus et vagabonde sur les massifs alpins. 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

Mais entre vagabonder (pendant 5 jours, leur plus longue escapade jusqu’ici) et traverser les Alpes, il y a un fossé. “Je leur ai dit qu’elles étaient tarées et que c’était non !” lâche impulsivement Sophie Pelka, 53 ans, ex-employée dans la finance. La plus calme et raisonnée du trio (de son propre aveu) finira rapidement par craquer. Impossible d’imaginer rater cette aventure humaine avec ses coéquipières de cordées, qu’elle a longtemps cherchées en quittant sa vie cossue de Londres pour Verbier il y a quinze ans : “ce n’est pas facile de trouver des femmes qui veulent faire de la montagne à haut-niveau !”. Problème : comment allier vie de famille quand on est mère de quatre enfants et désir d’aventure loin des siens ? “J’ai un caractère très extrême. Pour moi, c’était toute la traversée soit rien. Pour la première fois de ma vie j’ai dû trouver un compromis”, explique-t-elle avec encore une pointe d’amertume, depuis sa mezzanine offrant un panorama sur le Valais. L’équipe est formée. Sophie sera Team Manager et fera la moitié de la traversée. Mélanie s’occupera de l’itinéraire et Loubna entraînera ce petit monde avec elle. 

JOUR 5 : UNE TRANSITION VERS LE SKI COMPLIQUÉE

La main suturée de Mélanie est désormais opérationnelle, l’équipe pédale vers un début d’aventure grisant. Les centaines de kilomètres parcourus pour atteindre le Tyrol passent vite sous le soleil. Au loin, trône le Grossglockner, plus haut sommet d’Autriche pointant à près de 3800 mètres d’altitude. Mais avec lui, un spectacle désolant de roches grisâtres et de neige fondue plombe l’ambiance. La transition du vélo vers le ski est pour le moins compliquée techniquement : “on ne peut pas skier, on doit désescalader certains passages en crampons et en piolets.” explique Mélanie, ex-architecte de 52 ans, qui a la lourde responsabilité de guider l’équipe en toute sécurité sur un parcours qu’elle ne connaît pas mais a étudié pendant trois mois. “Je me dis que ça va être difficile. Il faudra faire des détours pour éviter les crevasses. On perdra du temps et beaucoup d’énergie. Je me demande si on va vraiment y arriver”. Seule réponse possible pour Loubna : continuer pour voir ce qu’il en est. 

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LES DIX PREMIERS JOURS : UNE SÉRIE DE GALÈRES ET UN CAUCHEMAR QUI RÉAPPARAÎT

Les dix premiers jours sont un calvaire. Mauvaise visibilité, rafales de vents à plus de 100km/h, froid et une bronchiolite viennent terrasser les trois femmes. Alors qu’elles avancent en silence et en souffrance, une plaque se déclenche et s’arrête à seulement quelques mètres d’elles. Sophie hurle. Le vrombissement de la neige qui engloutit tout sur son passage ravive instantanément un souvenir encore très douloureux pour elle, prise dans une avalanche en 2015 : “j’étais 5 à 6 mètres dedans. Je me disais que ça n’avait pas de sens, que j’allais laisser mes quatre enfants et mon mari au nom de quoi, d’une passion ?” Un accident qui fera un mort, dont elle sortira indemne physiquement mais pas psychologiquement. “Depuis j’essaie d’allier cette passion pour les montagnes avec le danger qu’elles représentent.” Les yeux embués, elle poursuit résiliente : “le chemin n’est pas simple. Quand j’ai remis les skis, j’avais l’impression d’être une alcoolique en récidive.” Pourquoi toujours aller plus loin ? Cette passion en vaut-elle la peine ? Jusqu’où pousser le dépassement de soi-même ? Autant de questions qui ressurgissent avec cette coulée. 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin
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JOUR 17 : ENFIN DU SKI DE OUF

 

Le réveil est rude, les courbatures au dos et aux mollets se font sentir. L’envie de rester au chaud sous la couette avant de savourer un petit déjeuner en famille traverse les esprits. Mais aux téméraires qui se lèvent tôt, la montagne sait offrir ce qu’elle a de plus beau : un levé de soleil magnifique sur les cimes autrichiennes. 21 kilomètres et 1266 mètres de dénivelé positif attendent l’équipe jusqu’au sommet qui leur permettra ensuite de rejoindre l’Italie. Pas un nuage, une neige fraîche immaculée tombée la veille et personne à l’horizon. Un moment de quiétude et de communion avec la nature. Le trio glisse sur une descente de rêve avec une conviction : “voilà pourquoi on fait ça.”

JOUR 24 : UN MORAL EN BERNE ET DES PIEDS BOUSILLÉS

Ce sont les épaules en feu et les pieds recouverts de cloques que les sportives s’attaquent à l’étape du jour pas tout à fait rassurées : 31 kilomètres pour 1628 mètres de dénivelé positif. Un jour sans. Sur le chemin, des glaciers avec des trous béants, laissent apparaître au fond une eau ruisselante. “On va devoir revoir notre métier et l’approche de l’alpinisme, ça fait peur, surtout pour les générations à venir” s’inquiète Mélanie, sans cesse contrainte de revoir son tracé. Ici les restes d’une avalanche de la veille, là-bas des chutes de pierres à éviter, qui force aussitôt la concentration. “Les Alpes se réchauffent deux fois plus vite qu’à l’échelle mondiale” rappelle avec fatalité Saskia Gindraux, glaciologue venue rejoindre l’équipe quelques jours plus tard. “C’est difficile de rester optimiste”. 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

Au-delà d’une aventure humaine et sportive, cette expédition est aussi l’occasion de sensibiliser au dérèglement climatique et aux bouleversements que subissent ces montagnes. Durant la traversée, scientifiques et athlètes viennent ainsi ponctuellement apporter leur expertise sur ces changements. Une idée venue naturellement à Loubna, militante des droits humains (et première directrice de Human Rights Watch à Genève dans une autre vie), pour rendre ce défi “utile”.

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JOUR 35 : L’ESPOIR D’UNE RÉUSSITE AVANT UN NOUVEAU COUP DUR

L’Autriche et l’Italie dépassés, les galères enfin dans le rétro, l’équipe avance à bon rythme à travers la Suisse qu’elle retrouve avec émotions. Devant le Cervin, Loubna fond en larmes : “je réalise qu’on va peut-être réussir à la faire cette traversée.” Et Mélanie d’ajouter avec pudeur : “ces montagnes font partie de nous, c’est inexplicable”. Mais un nouvel incident vient briser la douce euphorie qui commençait à gagner les troupes dans le familier Val de Bagnes. Sur un faux mouvement, Sophie se disloque l’épaule à 2200 mètres d’altitude. Malgré le risque, l’intrépide insiste pour ne pas être hélitreuillé hors de l’aventure - une vision impensable pour elle - et affronte le couloir le plus raide qu’elle n’est jamais fait, une épaule en vrac. “Probablement pas la chose la plus intelligente que j’ai faite”. De retour à Verbier, celle pour qui le sport est une échappatoire à son quotidien de maman ne pensera plus qu’à une chose, “pouvoir retrouver l’équipe pour la partie trail”. 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

Le trio devenu duo avance désormais un pas après l’autre vers la France. “Ça met un gros coup au moral. Je n’ai plus d’objectif devant moi, je pleure jusqu'aux deux premiers cols”, se remémore Mélanie en ce jour pluvieux, qui l’a contraint malgré elle, à rester dans son salon et à accepter notre appel, “mais je savais que c’était en repartant que j’allais recharger les batteries.”

Un tournage intense

“Certains projets nous sortent de notre zone de confort et par là même nous font progresser.” Alpine Quest était de ceux-là et Aurélie Gonin l’a tout de suite senti. Pour cette réalisatrice multi-casquette (également photographe, vidéaste, journaliste et conférencière), raconter dans un documentaire l’épopée de ces trois femmes était un véritable défi. Logistique d’abord. Car en haute montagne, le moindre gramme que l’on balade se ressent dans les pattes. Batteries, chargeurs, drone, caméras, micros… Aurélie a opté pour du léger et du compact. Malgré tout : 12 kilos dans le dos pour grimper, skier et filmer. Pas facile, même pour cette Chamoniarde expérimentée et spécialisée dans les tournages en altitude. “Faire de longs efforts ou des passages techniques avec un objet lourd sur le flanc est un réel handicap, qu’il ne faut pas minimiser.”  

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

Un défi sportif ensuite. “Il n’était pas envisageable que je fasse toute la traversée avec elles. Je ne crois pas en être capable physiquement et le fait de filmer ralentit forcément la progression.” confie la quadragénaire, qui a rejoint l’équipe pendant une dizaine de jours. Être affûtée et s’être préparée à ce projet tout l’hiver n’ont pas suffi à pallier son stress. Car c’est le type de tournage qui se vit et où il faut tenir le rythme. Elle a dû faire du fractionné. Prendre de l’avance pour filmer de face, puis attendre d’être dépassée pour d’autres prises de vues, avant de devoir rattraper l’équipe. “Monter sans rythme régulier demande bien plus d’effort, et constamment réfléchir aux plans que l’on souhaite faire prend de l’énergie.” Des dizaines d’heures de rushes plus tard et un affaissement des pieds dû à un tournage éprouvant… Le documentaire trouve un équilibre parfait entre sensibilisation au dérèglement climatique et aventure sportive dans le cadre grandiose qu’offre la montagne. 

JOUR 43 : DES CONDITIONS DANTESQUES, UN ITINÉRAIRE SANS CESSE MODIFIÉ

En direction du Sud, la neige devient de plus en plus rare. Les départs de plus en plus tôt pour éviter les fortes chaleurs. Les spatules dans le dos, faute de pouvoir glisser, Mélanie et Loubna avancent difficilement en chaussures de ski à travers les ruisseaux et la terre boueuse, ce qui double voire triple leur temps de trajet. Arrivées en France, la principauté n’a jamais été aussi proche et pourtant : “je me dis qu'on ne va jamais arriver à Monaco” désespère la guide de haute montagne. 

Laetitia Roux, 17 fois championne de ski-alpinisme et l’hydrologue Judith Eeckman arrivent alors à point nommé dans le Queyras (Hautes-Alpes françaises) pour apporter un peu de sang frais et d’énergie au duo éprouvé. Le Col de Larche atteint pour un bref moment de répit, il faut encore réajuster une millième fois l’itinéraire des jours suivants alors que les refuges ferment les uns après les autres, à cause des conditions météo défavorables. À plus de 2000 mètres, il tombe des cordes. 

 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin
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JOUR 49 : FIN DU SKI ET TRANSITION VERS LE TRAIL

 

À force de louvoyer, les forcenées atteignent Isola 2000, étape qui marque la fin de leur périple à ski. “Je suis triste parce que c’est la fin d’Alpine Quest qui se dessine, c’est la fin du ski pour nous, mais aussi la fin du ski plus globalement. Un deuil se fait en moi”, serre les dents Loubna. Le dérèglement climatique : “c’est une chose d’en avoir conscience, c'en est une autre de le vivre”. 

De son côté, Sophie revient triomphante et pleine de légèreté pour terminer l’aventure en baskets jusqu’à Monaco. Après quelques kilomètres avalés, au loin, la mer pointe le bout de son nez, “on a presque envie de faire demi-tour” défie-t-elle. Chaque foulée sur ce sentier rocailleux les éloigne désormais des montagnes enneigées (ou ce qu’il en reste), pour offrir tout de même parmi les plus beaux panoramas de la Côte d’Azur. Il n’y a plus qu’une attaque de tiques qui freinera le trio avant son arrivée en grande pompe à Monaco. 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin
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L’ARRIVÉE : UN CHOC, DU CHAMPAGNE ET UN BAIN

 

23 avril 2025 : le bruit, les voitures, la population les ramènent sèchement à la civilisation. Un “choc’’ pour Mélanie, qui finalement, n’est à l’aise que chez elle dans le Châble. La pesanteur se mêle alors à la libération. Celle d’avoir accompli ce qu’aucune équipe féminine n’avait réussi jusqu’à présent, traverser les Alpes en autonomie en 54 jours d’effort intense. Une quête de sens au goût d’achevé, une performance sportive et surtout un accomplissement personnel pour ces mères que la société voulait mettre au ban des incapables une fois la cinquantaine passée. “J’ai osé rêver de quelque chose, nous avons pu collectivement le réaliser.” résume avec fierté Loubna. 

 

Sur la plage du Larvotto, devant les regards surpris de quelques badauds faisant bronzette, trois femmes quinquagénaires s’embrassent avec émotion, bouquets de fleurs et champagne à la main, avant de courir une dernière fois ensemble pour un bain dans la Méditerranée. La fin d’une odyssée magique. Elles l’ont prouvé, il n’y a pas d’âge pour oser.

 

Crédit photo : ©Aurélie Gonin

 

Texte de Jade Lévin

 

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